États-Unis

Les leçons de l’ouragan «Irma»

En une semaine, «Irma» a semé la désolation des Antilles jusqu’en Floride. L’heure est déjà aux questions face à ces événements climatiques extrêmes qui risquent de se répéter dans le futur

S’il a perdu de sa vigueur, Irma continue sa course folle dans les terres américaines. Le bilan humain provisoire est de 40 morts, dont une minorité aux Etats-Unis. Irma survient moins de deux semaines après que Harvey a paralysé Houston au Texas. Et d’autres ouragans menacent.

La multiplication de ces événements extrêmes relance le débat sur le dérèglement climatique et les moyens de s’en prémunir. Tour d’un horizon qui risque d’être de plus en plus tempétueux.

1. La menace climatique s’intensifie

Si les deux ouragans ont fait les gros titres des télévisions du monde entier, de manière moins médiatisée, le Bangladesh, le Népal et l’Inde ont souffert cet été d’une mousson particulièrement violente, près de 1400 morts. En août, 500 personnes sont décédées en Sierra Leone et au Nigeria suite à des pluies torrentielles entraînant des glissements de terrain.

Faut-il voir la marque du réchauffement climatique dans cette liste – non exhaustive – de calamités? «La contribution des changements climatiques à ces événements est presque sûre, même s’il faudra encore effectuer des analyses pour déterminer précisément la part de responsabilité qui leur revient», estime Sonia Seneviratne, climatologue à l’EPFZ, qui a coordonné un rapport sur les extrêmes climatiques pour le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Les projections climatiques ne prévoient pas nécessairement une multiplication du nombre d’ouragans et autres phénomènes météorologiques catastrophiques, mais elles anticipent des épisodes plus dangereux. «Deux tendances apparaissent clairement dans nos modèles: d’une part une intensification des canicules et d’autre part un accroissement de la fréquence et de l’intensité des précipitations extrêmes.

Lire aussi: «Harvey» et le changement climatique: un lien complexe

A ce titre, l’ouragan Harvey et sa pluviométrie exceptionnelle constitue un cas emblématique», poursuit Sonia Seneviratne. Particulièrement menacées, les zones côtières sont soumises non seulement à des ouragans plus puissants mais aussi à l’élévation du niveau des océans, ce qui entraîne un risque accru d’envahissement par les vagues.



«Avec cette nouvelle série d’ouragans, qu’on peut faire débuter par le typhon Haiyan qui avait frappé les Philippines en 2013, on a franchi un nouveau stade, estime Dominique Bourg, philosophe à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne. Les températures moyennes planétaires ne cessent de grimper et les phénomènes liés s’aggravent. On peut espérer que cela va accélérer la prise de conscience du problème.»

Il y a urgence à agir, quand on considère que les effets du réchauffement se font déjà sentir, alors que les températures planétaires n’ont augmenté «que» de 1°C environ depuis la révolution industrielle. «Nous sommes actuellement sur la trajectoire d’un réchauffement de 3,5°C d’ici à la fin du siècle. Or, plus les températures augmenteront, plus les précipitations seront intenses», conclut Sonia Seneviratne.

2. Se protéger est possible mais ce sera coûteux

Le bilan provisoire des dégâts liés aux ouragans Irma et Harvey pourrait atteindre près de 290 milliards de dollars aux Etats-Unis, selon une estimation du service de météorologie privée Accuweather, soit 1,5 point de pour cent du PIB du pays.

Contrairement aux autorités du Texas face à Harvey, celles de Floride ont anticipé l’arrivée de l’ouragan Irma en évacuant la population: quelque 6,3 millions de personnes ont quitté leur habitation pour se mettre à l’abri. Une opération difficilement envisageable dans un pays moins développé que les Etats-Unis.

Mais au-delà de la reconstruction et des mesures d’urgence, c’est la protection contre les futurs événements extrêmes qui risquent de coûter le plus cher. Elle nécessitera en effet des transformations en profondeur de nos sociétés, en particulier dans les villes. «Une partie des dommages enregistrés en Floride est liée au développement urbain sur la côte, qui n’a pas pris en compte les risques climatiques», souligne Sonia Seneviratne, climatologue à l’EPFZ.

Lire également:  Le réchauffement climatique rend les Etats-Unis plus vulnérables

«On ne peut pas continuer à bâtir dans des zones que l’on sait inondables. Il nous faut construire et moderniser les infrastructures pour que nos systèmes de gestion des eaux soient plus résilients à la fois aux inondations et à la sécheresse. Nous devons aussi continuer à investir dans des systèmes de prévision météorologique», énumèrent les climatologues américains Andrew Dessler, Daniel Cohan et Katharine Hayhoe, dans une tribune parue sur le site The Conservation.


dd


Autres pistes avancées par les scientifiques: développer dans les villes les toits végétalisés et autres espaces verts capables d’absorber l’eau en excès, mais aussi utiliser moins de matériaux imperméables comme le béton. Plus globalement, l’anticipation des catastrophes climatiques devra passer par la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique. Ce qui aura des impacts sur de multiples aspects de l’économie allant des transports à l’élevage.

3. Le climatoscepticisme a de beaux jours devant lui

Les réponses face à cette menace climatique seront techniques, mais surtout politiques. Or Irma révèle en creux les choix de Donald Trump. Durant sa campagne, il avait qualifié le réchauffement climatique de «canular». Il a enclenché le retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. Son principal allié reste le directeur de l’Agence de protection de l’environnement (EPA), Scott Pruitt, un climatosceptique notoire.

«Nous essayons d’aider des gens littéralement submergés et vous, vous voulez ouvrir un débat sur le réchauffement climatique?» s’est aussi agacée sur CNN Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump, pour balayer une nouvelle fois les attaques contre le climatoscepticisme du président. Après Harvey, Donald Trump s’était déjà rendu à Houston. Il promet de venir en Floride.

Mais son déni des effets du changement climatique reste profond. Quinze jours avant Harvey et pour détricoter l’héritage Obama, il a pris une décision impopulaire: un décret annulant une décision de son prédécesseur, qui avait exigé en 2015 que les nouvelles constructions en zones côtières menacées par des catastrophes naturelles prennent en compte la montée du niveau de la mer et soient érigées plus en retrait. Bâtiments fédéraux, hôpitaux et casernes de pompiers étaient visés en premier lieu.

La Maison-Blanche songerait aujourd’hui à revenir en arrière, consciente que la décision est tombée au plus mauvais moment. C’est ce qu’a laissé entendre vendredi un responsable du Homeland Security. Les nouvelles directives pour assurer une reconstruction efficace risquent bien d’aller dans le sens… du décret abrogé. La référence explicite au changement climatique et à la montée du niveau des eaux en moins.

Lire aussi: Climat: la parenthèse Trump


Publicité