il était une fois

l’Ecosse impose ses désirs d’autonomie au parlement britannique

es députés du parti nationaliste écossais ont maintenant les moyens de placer leur programme au centre du jeu parlementaire britannique. Une première, près de 150 ans après l’entrée de la «question irlandaise» dans la politique du Royaume-Uni

Il était une fois

L’Ecosse impose ses désirs d’autonomie

Le Parti national écossais (SNP) monopolise désormais la représentation de l’Ecosse au parlement britannique avec 56 des 59 sièges qui lui sont réservés à Westminster. Le Parti travailliste est bouté hors la place, revers cuisant de sa campagne contre l’indépendance lors du référendum de septembre 2014. Il n’y a donc plus en Ecosse de parti «britannique» capable de tenir le pont entre Edimbourg et Londres. Les travaillistes en avaient été le pilier central pendant le dernier tiers du XXe siècle. Ils dominaient la scène électorale dans les villes et centres industriels où ils soutenaient l’aspiration des Ecossais à plus d’autonomie et le principe de la redistribution des richesses au niveau national. Ils ont commencé à perdre cette fonction lorsque les Ecossais ont obtenu le droit d’élire leur propre parlement, grâce aux lois sur la dévolution passées par le premier ministre Tony Blair, à partir de 1997. Ils avaient encore la main sous les deux premiers mandats de ce parlement mais ils ont perdu leur majorité aux élections de 2007 du fait, notamment, d’un mode de scrutin local favorisant l’émergence des nouveaux partis. Peu à peu, le SNP s’est fait sa place. Il est maintenant en position d’exiger de Londres des attributs supplémentaires d’autonomie, en particulier dans le domaine fiscal. Une réponse négative ou même évasive fera peser le risque d’un nouveau référendum d’indépendance auquel les Ecossais pourraient cette fois répondre par un oui, contrairement à leur non à 55% en 2014. Certes, Anglais et peut-être Gallois pourraient encore leur refuser le droit de sortie mais avec la perspective d’une prolongation aggravée de la crise de l’Union britannique. David Cameron, le premier ministre conservateur reconduit après les législatives générales de jeudi dernier, est donc acculé à des gestes contraires à sa nature et à ses croyances.

En novembre 1885, son lointain précurseur, William Gladstone, faisait face au nationalisme irlandais dans des conditions très semblables, violences en plus. Le Parti libéral dont il était le leader avait reçu une insuffisante majorité aux élections générales où les partisans de l’autonomie irlandaise avaient atteint le score inattendu de 86 sièges. Cette victoire marquait cinq années d’une lutte très dure contre la domination anglaise, en particulier dans l’agriculture. En 1880, les fermiers avaient lancé une action contre Charles Cunningham Boycott, un riche propriétaire terrien qui traitait mal ses paysans, leur imposant des loyers trop chers et des conditions de travail indécentes. Ils avaient organisé le blocus de son domaine dont la récolte avait ainsi été sacrifiée – on dirait plus tard «boycottée». Une répression s’en était suivie, le chef de la Ligue agraire avait été emprisonné mais la «question irlandaise» était entrée pour la première fois dans la politique britannique. Interdite, la Ligue agraire s’était transformée en «Ligue nationale» et s’était lancée dans une campagne de harcèlement contre les grands propriétaires anglais. Des réformes agraires partielles avaient été adoptées par le premier gouvernement Gladstone, qui avait également changé la loi électorale, permettant à cinq millions de paysans d’accéder au droit de vote dans des circonscriptions enfin découpées selon le nombre d’habitants. Ces réformes avaient encouragé les indépendantistes irlandais à porter leur combat à la Chambre des Communes. Leurs 86 députés étaient exactement ceux qui manquaient aux libéraux pour former un gouvernement. Ils détenaient le pouvoir d’arbitrage entre les libéraux et les conservateurs.

Ils appuyèrent Gladstone sur la foi d’une rumeur répandue par son fils selon laquelle il était en faveur d’une forme d’autonomie pour l’Irlande, l’Ecosse et le pays de Galles. Et en effet, en avril 1886, ayant mesuré ses risques auprès de l’opinion, le premier ministre introduisait sa loi d’autonomie dans un discours aux Communes resté parmi les plus célèbres. Il proposait la création d’un parlement à Dublin pour traiter les affaires irlandaises, la suppression de la députation irlandaise à Westminster et le maintien des affaires extérieures, défense et commerce, aux mains du gouvernement britannique.

Comme souvent en Grande-Bretagne, le front de résistance n’est pas venu d’abord de l’opposition, horrifiée comme prévu, mais du parti au pouvoir lui-même, écartelé entre ses deux figures rivales, William Gladstone et Joseph Chamberlain (le père de Neville) qui divergeaient sur des modalités d’organisation. Chamberlain s’arrangea pour diviser les nationalistes irlandais, scellant l’échec de la première tentative de partage de pouvoir entre les «trois royaumes» de la Couronne britannique.

Gladstone perdit les élections de l’année suivante. Parce qu’il n’avait pas eu assez de voix pour paraître légiférer selon ses convictions, il fut accusé d’avoir voulu céder l’Irlande au seul motif de garder le pouvoir à Londres.

Ed Miliband s’est protégé de pareille accusation en 2015 en déclarant à l’avance que le Labour ne gouvernerait pas avec le Parti nationaliste écossais. Il a perdu. Peut-être aussi à cause de sa déclaration.

David Cameron a une majorité aux Communes, mais si courte que ses Chamberlain ont tout l’espace pour la dissidence. Quant aux nationalistes écossais, dont les premiers espoirs d’autonomie sont nés avec ceux des Irlandais, ils sont 56 à Westminster pour garder «la question écossaise» au centre du jeu parlementaire. C’est l’étape qui suit dans le calendrier cabalistique que l’ancien secrétaire d’Etat John Reid établissait après les lois Blair: «La dévolution n’est pas la fin. Ce n’est pas même le commencement de la fin. C’est la fin du commencement de la décentralisation.» Le commencement de la fin de l’Union britannique?

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