Né en 1958, Liao Yiwu, qui vit depuis 2011 à Berlin, a été jeté en prison en 1990 pour avoir écrit «Massacre», un long poème sur le drame de la place Tiananmen. Il a passé quatre années terribles dans les geôles chinoises aux côtés d’autres victimes de la répression, mais aussi de truands.

«J’ai vécu le pire des enfers», reprend-il au sujet de son expérience carcérale. Sans cesse humilié, roué de coups, témoin de tortures et de viols, «j’avais l’impression de perdre toute dignité, un sentiment dont il est très dur de s’extraire». Autre blessure: beaucoup de ses proches, dont son épouse, l’ont laissé tomber après son incarcération.

Hanté par son expérience douloureuse, il a très mal vécu l’attribution du prix Nobel en octobre dernier à Mo Yan, réputé proche du régime chinois par des auteurs dissidents: «J’ai vécu cela comme une insulte», a-t-il répété dans un entretien avec l’AFP.

«Les intellectuels chinois ont un sentiment de solitude de plus en plus grand. Beaucoup sont en prison, comme l’écrivain Li Bifeng, condamné en novembre à 12 ans de détention, et ils ne sont plus soutenus par l’Occident», estime-t-il de passage à Paris à l’occasion de la parution de son livre publié chez François Bourin éditeur (collection Les moutons noirs).

«L’Empire des ténèbres» se présente comme un témoignage exceptionnel de 660 pages, à la fois effrayant, violent, lyrique, rempli de compassion et même d’humour.

«A peine sorti de prison, j’ai commencé à écrire. J’étais marginalisé, oublié de tous. C’est pourquoi j’ai voulu garder trace de ce que j’avais vécu», confie le dissident que le prix Nobel de la paix 2010 Liu Xiaobo -et dissident emprisonné- considère comme le plus grand écrivain chinois contemporain.

Harcèlement

Le manuscrit a subi le harcèlement de Pékin. «Le 4 avril 1995, j’avais rédigé plus de 300.000 caractères quand des policiers ont débarqué chez moi pour confisquer mon manuscrit. Ils ont tout pillé, tout filmé. Puis j’ai été placé en rétention pendant 20 jours. J’étais désespéré!», se souvient Liao Yiwu avec émotion.

«Il m’a fallu un mois pour sortir du désespoir et me décider à tout réécrire, terrorisé par la peur d’oublier. J’avais terminé le deuxième manuscrit, toujours à la main, quand, l’hiver 1996, la police est revenue le voler. J’avais pourtant caché les pages, écrites en tous petits caractères. Cela m’a d’ailleurs bousillé les yeux», s’exclame-t-il.

En dépit du harcèlement policier, Yiwu réécrit son témoignage pour la troisième fois.

«Quelqu’un l’a tapé sur ordinateur. Je ne savais pas m’en servir à l’époque», sourit Liao Yiwu, avouant être aujourd’hui «jour et nuit sur internet, le seul moyen de déjouer un peu la censure» de Pékin.

Mais «la police surveillait mes mails. Quand ils ont su que le livre allait être édité à l’étranger, ils m’ont menacé: si tu le publies, on te mettra en prison pendant dix ans».

«Alors, j’ai menti, démenti être engagé avec des éditeurs taïwanais et allemands… Ces derniers, inquiets pour ma sécurité, ont reculé la sortie du livre. Et, pour le publier, j’ai décidé de m’enfuir de Chine».

«Je suis passé par la mafia. C’était le seul moyen. Pour une fois, la corruption m’a été utile!», plaisante-t-il. «J’ai signé un contrat pour un roman sur ma fuite. Il doit sortir en 2015», indique l’écrivain, lauréat en 2012 du prestigieux Prix pour la paix des libraires allemands.

Pour le moment, «je ne vois aucun frémissement de changement avec le nouveau régime. La société va de mal en pis. Le problème, ce ne sont pas les réformes annoncées, comme celle des camps, mais la fin de la dictature».