Dans le métro express qui le ramène à la maison, l’homme prend un air rageur. En cette fin de journée, le subway vide Manhattan de ses centaines d’analystes et d’employés en cravate. Assis entre deux banquiers, le professeur rature au crayon vert les épreuves de maths qu’il tient sur les genoux. Les copies sont mauvaises. «Il n’a rien compris», glisse-t-il en montrant les points d’une droite placés au hasard par un élève.

Autour du chantier du World Trade Center, parmi les cathédrales érigées à la gloire de la finance, les high schools sont là pour préparer la relève: Haute Ecole du Millénium, High School for Economics and finance, High School for Leadership and public Service disent leurs noms ronflants. Mais en réalité, ces écoles publiques luttent pour maintenir leur niveau. Ici, encore plus qu’ailleurs, le contraste est saisissant. Sur le classement des 30 pays les plus développés de la planète, les Etats-Unis se placent 25es dans l’enseignement des mathématiques et 21es en sciences. A l’échelle du pays, seul un élève sur trois atteint le niveau de maths ou de lecture requis par les tests nationaux. Pour trouver du sang neuf, le centre de la finance mondiale devra se tourner ailleurs.

«Ici, notre niveau moyen est très basique», reconnaît un autre professeur, qui se fera seulement appeler Sam. Sur les murs de la classe, des petits personnages décrivent les opérations de base, donnant à la high school des allures d’école primaire. «La plupart de nos élèves ne maîtrisent pas les fondements du calcul, soit parce qu’ils viennent de l’étranger, soit parce qu’ils ont accumulé les lacunes ces dernières années. Ils sont incapables de répondre aux exigences minimales. Nous nous sommes habitués à la médiocrité.»

L’état de l’éducation est devenu une des grandes préoccupations américaines. Les spécialistes sont formels: ce retard, qui ne fait que s’aggraver au fil des ans, est parmi les plus grandes menaces à la future croissance américaine, à sa capacité d’innovation et au renouvellement de ses élites. Ici comme ailleurs, le débat sur le «déclin» de l’enseignement n’est pas neuf. Mais il a été jugé suffisamment crucial par l’administration actuelle.

Lançant une «compétition» entre les Etats, fixant des objectifs qui seuls leur permettront de recevoir leur part des 5 milliards de dollars de fonds fédéraux débloqués, Barack Obama et son ministre de l’Education Arne Duncan ont décidé de secouer le système: introduction du salaire au mérite des enseignants, encouragement des «chart schools», ces écoles «à charte» qui peuvent développer leur propre programme scolaire… La réforme entamée par l’administration est soutenue du bout des lèvres par la gauche américaine, quand elle n’est pas farouchement décriée par les syndicats d’enseignants. «Toutes les écoles et tous les professeurs ne seront pas contents, a déclaré Barack Obama. Mais les enfants américains et l’économie américaine s’en porteront mieux.»

Méfiance syndicale

A la High School for Leadership de Manhattan, où les professeurs font tous partie de la puissante United Federation of Teachers, on regarde avec méfiance ces «charter schools» dont les professeurs ne sont pas syndiqués et dont les résultats ont été récemment qualifiés de «miraculeux» par le New York Times. «Ces écoles enfoncent encore l’image de notre établissement, maugrée un professeur. Mais c’est vrai qu’elles peuvent stimuler la concurrence.»

Un documentaire de David Guggenheim, le réalisateur de Une Vérité qui dérange qui louait Al Gore et son combat contre le réchauffement planétaire, a réactivé le débat à la veille des élections du midterm. Nommé «En attendant Superman», il décrit la lutte désespérée de cinq familles pour voir leurs enfants inscrits dans une de ces nouvelles ­écoles et échapper ainsi à «la médiocrité» de l’enseignement traditionnel. Or les verrous posés par les syndicats sont de loin les plus difficiles à surmonter…

Ce chantier devrait se poursuivre ces deux prochaines années, quel que soit le résultat du scrutin de mardi. Certains républicains admettent en effet le caractère «centriste» des mesures prônées par Obama et pourraient les soutenir une fois passée l’effervescence électorale. A moins que ne triomphent les idées du Tea Party, dont certains candidats prônent tout de go la disparition du Département de l’éducation.