Le magicien est en prison. David Murcia Guzman, le mystérieux bienfaiteur qui a multiplié les économies des Colombiens pendant plus de trois ans, dort depuis dix jours dans une cellule de Bogota. Mais l'aventurier de 28 ans, arrêté au Panama où il menait la grande vie, n'est pas seul: dans toute la Colombie, des milliers de manifestants exigent sa libération. Plusieurs maires du sud du pays ont même dû décréter le couvre-feu pour calmer des émeutiers.

«David ne nous a jamais trompés», répètent ses anciens clients. Tous avaient l'habitude de se presser devant les centres commerciaux de son entreprise, modestement baptisée de ses initiales, DMG. Contre l'achat d'une carte à points, quiconque pouvait y acquérir un panier de la ménagère, une moto ou un billet d'avion, ou simplement conserver sa carte comme un investissement. Quelques mois plus tard, le montant était reversé voire multiplié. «Il n'y avait rien à perdre», vante un ex-acheteur.

La formule magique? Dans le premier pays producteur de cocaïne au monde, DMG aurait simplement blanchi l'argent de la drogue. Les trafiquants sacrifiaient apparemment une partie de leurs immenses bénéfices, versés sous forme d'intérêts aux clients, mais pouvaient légaliser en échange le produit de la vente des cartes à points.

Cette recette a bouleversé des régions entières. Dans le sud déshérité du pays, les agriculteurs peinaient à trouver des journaliers pour les récoltes. «Si vous placiez un million de pesos (525 francs), vous pouviez recevoir en intérêts un salaire minimum tous les mois, explique un habitant. Pourquoi travailler?» A une heure de Bogota, des commerçants ont construit plusieurs maisons grâce aux revenus de DMG. L'entreprise «a stimulé la consommation massive de biens et de services légaux, créé des emplois et augmenté les ressources de l'Etat», avance l'analyste Alfredo Rangel.

Escroquerie des «pyramides»

Dès 2006, un parlementaire alerte les autorités sur ces intérêts faramineux. Les médias lui emboîtent le pas, mais les autorités restent sourdes. Pour cause: des sénateurs, gouverneurs, officiers et autres magistrats profitent des largesses de DMG. David Murcia Guzman a même été reçu au palais présidentiel, et contacté par un fils du chef de l'Etat Alvaro Uribe pour un projet sans lendemain...

Il serait peut-être toujours en liberté si d'autres magouilleurs n'avaient tenté de l'imiter à travers de bien plus frustes «pyramides». Dans ce modèle d'escroquerie, les premiers clients, au sommet de l'édifice, voient leur capital rémunéré à 200 ou 300%... grâce à l'argent frais des nouveaux arrivants, attirés par le bouche-à-oreille. Mais quand ces derniers recrutés deviennent trop nombreux pour honorer les versements, les responsables disparaissent avec la caisse.

L'effondrement d'une trentaine de ces établissements, début novembre, a entraîné la mort de deux personnes dans des émeutes, et poussé le président à agir. Il a déclaré l'état d'urgence social, qui lui permet de gouverner par décrets pendant un mois, et envoyé la police fermer pyramides et DMG.

Dans le sud du pays, où presque un demi-million de personnes y avaient «investi» 1,3 milliard de francs, les troubles se poursuivaient au cours du week-end passé. La guérilla des FARC s'est même solidarisée samedi avec les protestataires. Dans les manifestations, les clients crient leur haine des banques et de leurs tarifs exorbitants, et du président, coupable d'avoir tué la poule aux œufs d'or. Longtemps adulé par l'électorat, Alvaro Uribe pourrait perdre la possibilité de briguer un troisième mandat en 2010... par la magie de David Murcia Guzman.