Portrait

L’égérie noire qui veut contrer le populisme aux Pays-Bas

Un nouveau parti politique, Artikel 1, espère obtenir quelques sièges lors des législatives qui se tiennent ce mercredi. Sa fondatrice a délaissé sa carrière télévisuelle pour embrasser la cause des minorités

La petite salle de théâtre du parc Nelson Mandela, dans la banlieue lointaine d’Amsterdam, explose dans une salve d’applaudissements, Sylvana Simons entre en scène. Elle esquisse quelques pas de danse, se déhanche sur une musique reggae, le public est aux anges; les flashs crépitent, une vieille dame enrage, «écoutez-la plutôt», mais personne ne l’entend. D’un geste, Sylvana Simons fait taire la musique et prend la parole: elle tient l’assemblée dans le creux de sa main, pourrait la faire chanter ou même danser. Mais ce qu’elle a à dire est plus urgent, il s’agit d’un message politique pour contrer le populisme et l’extrême droite: «Nous pouvons changer le script. Yes we can!»

Sylvana Simons a fait toutes les couvertures des magazines people des Pays-Bas, c’était du temps où elle était une vedette du petit écran, lorsqu’elle présentait la version locale de «Danse avec les stars» et d’autres émissions à succès. Mais, pour lutter contre le racisme et les discriminations, elle a décidé de tourner le dos à la téléréalité qui, d’ailleurs, l’ignore depuis qu’elle a fait entendre sa voix dans le débat d’idées.

A l’étroit

Elle s’est d’abord inscrite sur les listes du nouveau parti antiraciste Denk (Pense, en français), fondé par deux dissidents du parti de centre gauche, le Labour. Cependant, elle s’est très vite sentie à l’étroit dans cette formation politique proche des milieux islamistes et de la Turquie. Certes, elle veut défendre les droits des musulmans, particulièrement menacés depuis que le populiste Geert Wilders en a fait sa cible privilégiée, mais elle entend aussi défendre les femmes, la communauté LGBT, les minorités ethniques et les oppressés sans discrimination religieuse, «ce qui n’était pas vraiment à l’agenda de Denk».

Alors, elle décide de faire le grand saut en créant son propre parti, «je suis faite pour ça, je le sais depuis que je suis toute petite, comme un appel qui ne serait pas religieux. Je suis athée», annonce-t-elle sans détours. Artikel 1 a ainsi vu le jour fin 2016, la veille de Noël, le nom fait référence au début de la Constitution qui stipule l’égalité des droits pour tous les citoyens néerlandais. Depuis et en vue des élections législatives qui ont lieu ce mercredi, elle bat le pavé toute la journée, privilégiant les contacts directs, les accolades et les embrassades. Le parti n’a pas d’argent, les meetings ont donc lieu dans des salles de banlieue ou des lieux culturels mis gracieusement à disposition.

«Je reviens dans dix minutes, faisons une petite pause», Sylvana Simons s’éclipse par une porte dérobée à gauche de la scène. Elle est éreintée, presque sans voix, «non, je ne suis pas une rock star, ni le messie. Tout ça, c’est pour eux, avec eux, car on doit lutter ensemble». Elle semble presque fragile dans les coursives, entre les murs de béton armé nu, cherchant les toilettes et un lieu pour fumer une cigarette. «Ils viennent de partout, des anciennes colonies comme moi, ou d’Afrique, d’Asie. Des jeunes, des vieux et beaucoup de femmes, c’est la diversité.»

Du Surinam au Pays-Bas

De son premier pays, le Surinam, Sylvana Simons n’a gardé aucun souvenir, «J’étais un bébé chétif de 30 centimètres né prématurément. Un jour, j’avais quelques mois, la princesse Béatrix est passée en grand appareil devant nos fenêtres. Ma mère m’a répété souvent les mots qu’elle avait alors susurrés à mon oreille en me berçant dans ses bras: «C’est ta princesse et la parade est aussi pour toi.»

A un an et demi, Sylvana Simons débarque aux Pays-Bas, qu’elle considère comme sa patrie. Mais son adhésion citoyenne – ce qu’elle appelle sa «dutchitude» – a toujours été limitée par sa couleur. «Le racisme est tapi dans l’ombre mais toujours prêt à resurgir. Tant que je joue le jeu qu’on attend de moi, je suis acceptée. En revanche, dès que je mets en cause les valeurs nationales, on me renvoie à ma négritude. La Constitution parle d’égalité, mais dans les faits, hommes et femmes ne gagnent toujours pas le même salaire et certains citoyens sont discriminés.»

Le scandale a surgi une première fois lorsque Sylvana Simons a osé contrer un journaliste en vue dont les propos étaient teintés de racisme. Personne ne s’attendait à ce que la sublime présentatrice ne sorte de son rôle et écorne l’image que l’on avait d’elle. La deuxième fois, ce fut pire et, surtout, douloureux. Elle a suscité un tremblement de terre en critiquant la tradition néerlandaise du «Pierre le Noir» ou «Zwarte Piet» en néerlandais. La veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre, certaines villes organisent des défilés où le Père fouettard, «Pierre le Noir», est un blanc grimé en noir. La mascarade remonte aux colonies, les enfants l’adorent et elle appartient au folklore local, mais elle véhicule des relents racistes. «En les dénonçant je me suis fait de terribles ennemis.» Dans la foulée, des photos horribles la montrent lynchée et sont postées sur les réseaux sociaux; les insultes ignominieuses fusent, on la compare à un gorille.

«Mon père m’avait prévenue, je ne serais jamais totalement acceptée. Il est mort, il y a quelques mois, mais il serait fier de moi.» Et en prononçant ces mots elle sourit largement: «Je serai élue et peut-être deux autres candidates ou candidats de notre liste.»

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