Russie

Les législatives russes entre melons et boniments

Divisée, bouffonne et sans grands moyens, l’opposition russe mène campagne dans une ambiance pittoresque pour les élections législatives qui se tiennent ce dimanche. En affrontant le scepticisme des électeurs et les coups fourrés du pouvoir, les candidats tentent sans illusion de convaincre

Le candidat nationaliste Vladimir Jirinovski fend la foule comme un brise-glace. Machine électorale rodée par un quart de siècle de pratique, il traverse à grandes enjambées l’immense marché couvert Kountsovsky, dans la proche banlieue de Moscou. Il ne lui reste que quelques jours pour convaincre les électeurs moscovites de voter pour la liste du Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) lors des élections législatives qui ont lieu dimanche.

Mais les espoirs de l’opposition sont maigres, car le parti Russie unie du président, Vladimir Poutine, devrait remporter la majorité grâce à sa domination écrasante dans les médias et à une utilisation illimitée des ressources administratives.

«Il n’est pas venu parler aux gens, mais pour faire son show habituel»

Les lèvres retroussées dans un rictus à la fois patibulaire et comique, Vladimir Jirinovski rudoie les vendeurs: «Qui me coupe une pastèque?» Mais les vendeurs ont déguerpi, effrayés par la réputation de ce monstre de la politique russe. Ou par la cohorte de cameramen. «Ah, ah, ils se sauvent tous», s’amuse l’inamovible patron du LDPR. «Pourquoi c’est 15 roubles [le kilo de pastèque]?», rugit Vladimir Jirinovski. «Faites-le à 10 roubles!» exige-t-il. «Faut marchander, on est au marché, oui ou non?» hurle-t-il, s’adressant plutôt aux caméras qu’aux vendeurs invisibles.

Faute d’adversaire, le voilà qui fonce vers un étalage de viande, emportant avec lui la meute de gardes du corps et de journalistes. Il réclame des jarrets de porc pour préparer un kholodets, une spécialité russe. Souriante et pas impressionnée, la solide vendeuse en place deux sur la balance. Cherchant des noises, Vladimir Jirinovski s’écrie: «Et pourquoi deux seulement, un porc a quatre pattes!» Il se saisit d’un appareil électronique censé détecter la présence de nitrates. Satisfait du résultat, il entame de sa voix perçante un discours sur la nécessité de se débarrasser des intermédiaires afin de donner la possibilité aux fermiers russes d’écouler directement leur production sur les marchés.

Des soupirs de soulagement

«Il faut tout utiliser dans l’animal! La peau doit servir à fabriquer des habits! J’en ai assez de voir des manteaux fabriqués en Italie ou en Turquie alors qu’ici on jette les peaux.» Vladimir Jirinovski s’éloigne à grands pas et disparaît dans une grosse automobile noire, avec son aréopage d’armoires à glace. Le marché reprend ses droits, les vendeurs soupirent de soulagement.

«Il n’est pas venu parler aux gens, mais pour faire son show habituel», maugrée Svetlana, femme au foyer. «Ils sont tous pareils, les politiques, même lorsqu’ils sont dans la rue, ils se croient sur un plateau télé», dit-elle, ajoutant qu’elle méprise la politique et n’ira pas voter dimanche. «Sauf si on me force ou si on me paie.» Presque un quart des électeurs russes se déclarent prêts à vendre leur voix pour 2000 à 5000 roubles (30 à 75 francs), selon un sondage publié la semaine dernière par l’institut de sondage indépendant Levada.

«Moi, j’ai toujours voté pour Jirinovski et le LDPR», explique Boris Kormiltsev, chauffeur personnel venu faire les courses pour son patron. «J’aime leurs slogans, directs et efficaces: revenir aux frontières de l’URSS, rendre la terre aux paysans, interdire les collecteurs de dettes. C’est ça qu’il faut faire! Jirinovski est le seul à dire ce qu’ils pensent haut et fort. Tous les autres partis, ce sont des traîtres et des menteurs, surtout les communistes.»

Ne pas dénoncer Poutine, mais son entourage

Ces derniers préfèrent mener une campagne plus classique, sous forme de meetings dans la rue, de la même manière depuis 25 ans. Sur la «vieille place», en plein cœur de Moscou, le candidat local du KPRF (Parti communiste russe), Alexandre Potapov, juché sur une estrade, brandit un slogan contre la corruption. Empoignant son micro, il concentre ses attaques sur le parti Russie unie de Vladimir Poutine et sur les ministres du bloc économique, se gardant bien néanmoins d’égratigner nommément le président.

Des barrières sont érigées entre l’orateur et l’assistance, composée d’une cinquantaine d’activistes disciplinés portant la même tenue: t-shirt et casquette rouge sang avec le sigle du parti. Ils agitent des drapeaux rouges, scandent les slogans en chœur. Autour d’eux, les passants circulent sans leur porter la moindre attention. Il s’agit d’un rituel qui fait partie du paysage moscovite depuis 25 ans. Parmi la poignée de sympathisants présents, Galina, une retraitée, défend sa vision: «Je vote toujours communiste aux législatives, parce qu’ils sont les seuls à défendre les pauvres et les retraités. Je pense qu’il est urgent de changer le gouvernement, mais pas Poutine. Lui, il est honnête, c’est son entourage qui vole.»

«En Ukraine, une guerre criminelle»

La campagne de l’opposition libérale, la seule à critiquer Vladimir Poutine, est beaucoup plus modeste. Numéro trois sur la liste du parti Parnas, Andreï Zoubov s’adresse aux électeurs du quartier Taganka sans piédestal, armé juste d’un petit amplificateur, d’une affiche et d’une dizaine de chaises. L’assistance est clairsemée: à peine une vingtaine d’habitants. Avec sa barbichette blanche et son ton doctoral, Andreï Zoubov semble tout droit sorti d’une pièce de Tchekhov. Historien respecté, il attaque son discours par une boutade: «Voyez combien j’ai meilleure mine sur l’affiche. C’est parce que la photo a été prise avant la campagne électorale.» Il concède qu’il est épuisé. Puis se lance dans une attaque en règle contre le «régime poutinien».

Au bout d’une demi-heure, Andreï Zoubov s’aventure dans la politique étrangère. Il critique l’annexion de la Crimée et la «guerre criminelle menée en Ukraine par le régime». Immédiatement, deux voix courroucées s’élèvent dans l’assistance. Une dame se met à crier «vampires, vampires», s’approche du candidat pour lui dire quelques phrases inaudibles, puis prend le large. L’autre dame se met à aboyer: «La division de Pskov prendra l’Ukraine en 24 heures», et réclame le micro. Andreï Zoubov réplique qu’en tant qu’organisateur, il n’est nullement tenu de passer le micro. «Alors tais-toi», lui lance-t-elle abruptement.

«Ma chère dame… vous pouvez continuer de voter pour votre Russie unie et vous pouvez aussi aller vous promener», rétorque-t-il. L’incident est clos, mais Andreï Zoubov paraît un peu ébranlé et perd de sa verve. La rencontre se termine après une question désagréable: «Mais qu’avez vous fait pour la Russie au cours de votre vie?»

Décrédibiliser l’opposition

Les déboires de l’opposition à Vladimir Poutine prennent les formes les plus variées. Dans le quartier de Toutchinsky (nord de Moscou), de fausses affiches électorales ont fleuri mercredi sur les panneaux d’affichage à l’entrée des immeubles. On y voit un candidat d’opposition sur fond de drapeau américain avec des slogans destinés à les rendre impopulaires: «Rendons la Crimée pour lever les sanctions», ou: «Nous allons relever l’âge de la retraite», etc...

«Salopards!» rugit un habitant du premier étage, peinant à arracher un de ces autocollants plaqués sur sa fenêtre. Des dizaines d’autres ont eu la mauvaise surprise de retrouver ces autocollants collés sur les vitres de leur automobile. Toutes les boîtes à lettres du quartier ont été garnies d’un journal intitulé Top Secret contenant des textes assimilant l’opposition libérale à «un camp d’entraînement pour Maïdan», du nom de la révolution en Ukraine, et des insinuations antisémites. Tirage déclaré du pamphlet: 834 000 exemplaires.

«J’irai à la campagne»

Des arguments auxquels Dmitri Saveliev, résidant du quartier, est sensible. «L’opposition est constituée d’envieux et de traîtres. S’ils étaient au pouvoir, ils feraient la même chose, ou pire», explique cet entrepreneur de 32 ans. «Je vote pour Russie unie parce que c’est le parti du président et je soutiens entièrement sa politique. Il nous faut un leader qui n’ait pas peur d’utiliser la force brute pour se faire respecter. Sinon, nous aurions déjà perdu le Caucase et peut-être d’autres territoires. Russie unie en soi m’importe peu, pareil pour le parlement. C’est le Kremlin qui définit la politique. En fait, je suis plutôt favorable à la monarchie.»

Déçu par l’opposition, son voisin Artem Temnikov dit qu’il ira à la campagne dimanche, plutôt que d’aller voter. Agent commercial de 28 ans, il raconte avoir «manifesté en 2011, contre le pouvoir et la falsification des précédentes élections [législatives]. Mais c’était un piège. J’ai eu de la chance de ne pas avoir été arrêté. Ce ne sont pas les manifestations qui vont changer quoi que ce soit ici. Vous connaissez le proverbe? «En Russie, tout peut changer en 5 ans. Mais sur 200 ans, rien ne change.»

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