Six siècles après l'âge d'or de la dynastie serbe des Némanjides, les monastères orthodoxes du Kosovo retrouvent ces jours-ci l'une de leurs fonctions d'origine, la protection de villageois apeurés derrière leurs hautes murailles. A l'époque, le roi Stefan Detchanski et son fils Dusan avaient ordonné la construction de nombreux édifices religieux dans une Serbie en pleine expansion. Quand Dusan se fit couronner «empereur des Serbes et des Grecs» dans le monastère de Visoki Decani (ouest du Kosovo), des soldats royaux montaient la garde. Aujourd'hui, l'accès à ce lieu saint est toujours aussi sévèrement contrôlé, mais par les «Alpini», des militaires italiens de la KFOR, qui verrouillent l'accès de la vallée avec trois automitrailleuses. Leur présence ne suffit pas. «La plupart des moines sont partis vers le monastère de Gracanica, avec tout le matériel et les ordinateurs, dit Frère Slavomir, car il est plus proche de Pristina et la sécurité y semble davantage assurée que dans ce lieu reculé.»

«Destin tragique» des Serbes

A Gracanica comme à Visoki Decani, un certain nombre de familles serbes et tziganes se sont réfugiées dans les enceintes religieuses. Ici, ce sont les Britanniques qui patrouillent, mais ils ne rassurent pas davantage. «Le village à côté est certes serbe, mais nous sommes entourés par tous les autres villages albanais», dit un vieux paysan. De fait, Gracanica est devenu le quartier général de l'Eglise orthodoxe serbe du Kosovo, une ruche bourdonnante, où le pope Sava et une dizaine de jeunes moines tapent frénétiquement sur leurs ordinateurs Compaq, enchaînant les déclarations grandiloquentes sur le «destin tragique des Serbes» et les appels à la tolérance.

Débordés, les frères ont apposé un petit écriteau sur la porte du bâtiment conventuel, disant qu'ils ne «reçoivent désormais la presse que de 9 heures à midi». Encore qu'hier, leur emploi du temps a été chamboulé par une nouvelle visite de Bernard Kouchner, l'administrateur civil intérimaire des Nations unies au Kosovo. Le «proconsul» de la province y a rencontré la hiérarchie ecclésiastique au grand complet, très inquiète sur le sort de la communauté serbe. «Il est évident que l'UÇK (Armée de libération du Kosovo, l'ex-guérilla qui contrôle le «gouvernement» provisoire, n.d.l.r.) a décidé de se débarrasser de toute présence serbe», a déclaré Artemije, chef des orthodoxes du Kosovo.

Entouré des popes, Bernard Kouchner s'est ensuite rendu aux obsèques des 14 paysans serbes massacrés la semaine dernière à Gracko, alors que l'OTAN annonçait hier matin avoir interpellé quatre hommes pour les interroger sur cette tuerie qui a miné le peu de confiance que la communauté serbe avait dans la KFOR pour protéger sa sécurité. Un millier de villageois serbes des environs ont assisté à la cérémonie religieuse, qui a duré quarante-cinq minutes au milieu du terrain de sports de Gracko, sous forte protection militaire. «Ils ont soudainement quitté ce monde, mais leur seule consolation est qu'ils ne l'ont pas quitté comme des criminels, comme ceux qui ont pris leurs champs et brûlent nos maisons», a prié le patriarche Pavle, chef de l'Eglise orthodoxe serbe, venu tout exprès de Belgrade. A côté de lui, les métropolites Amfilohije (Monténégro), Artemije (Kosovo) et Atanasije (Bosnie) assistaient aux obsèques, comme pour mieux signifier la terrible menace que la vengeance albanaise fait peser sur le maintien de l'orthodoxie sur la terre «sacrée» du Kosovo. Un habitant, Stefan Lalic, a exhorté les Serbes à ne pas partir: «Il faut rester pour que notre église ne devienne pas une mosquée.»

Tandis que les popes répandaient de l'encens sur les 14 cercueils de bois, on remarquait que des chemises étaient accrochées aux croix noires. «C'est une manière d'habiller les défunts, parce que les corps sont nus dans les cercueils et qu'aussitôt après l'autopsie, des scellés ont été apposés», dit un jeune homme.

Exode serbe

Le sort de la communauté serbe du Kosovo est un test particulièrement sensible pour l'ONU. Bernard Kouchner sait très bien qu'il aura échoué dans sa mission si les Serbes continuent de partir. D'où le soin tout particulier qu'il met depuis quelques jours à soigner ses relations avec l'Eglise orthodoxe – attitude qui commence à agacer les Albanais.

Mercredi, une caricature dans le quotidien indépendantiste kosovar Rilindja montrait un réfugié kosovar de retour devant son village détruit, et se demandant quand «Bernard Kouchner s'intéressera enfin à nous». De manière générale, la presse albanophone de Pristina n'a consacré que très peu de place au massacre de Gracko. «On ne va quand même pas pleurer après tout ce qu'ils nous ont fait», dit Vjosa. Etudiante en droit, elle vit à Paris depuis dix ans, et n'est de retour au Kosovo que depuis quelques jours.