Cette semaine, le cours porte sur l’exil de Moïse dans le désert. Juan Antonio, un blondinet de 8 ans, ne sait pas bien à quelle époque se situe cette histoire incroyable, mais le jeune garçon suit avec intérêt le cours de son professeur de religion. Depuis vingt ans, Pedro est enseignant au lycée public de Losar de la Vera, une petite bourgade située à deux heures de Madrid.

Avec les années, il a pu voir le désenchantement des élèves pour son cours. Une tendance qui s’est généralisée dans tout le pays. Seulement une dizaine d’élèves, soit moins de la moitié de la classe, y est présente. Tous se disent catholiques même s’ils n’assistent pas avec régularité à la messe dominicale. «Sous le gouvernement socialiste de Zapatero, il y a eu le choix d’opter pour le cours de citoyenneté au lieu de celui de religion, cela a entraîné une diminution des élèves», se désole Pedro Vasquez.

Lois en chantier

Avec le retour de la droite au pouvoir, la tendance pourrait s’inverser. L’exécutif, dont au moins quatre ministres (Affaires extérieures, Défense, Intérieur, Santé) appartiennent ou sont proches de groupes religieux influents comme l’Opus Dei ou les Légionnaires du Christ, entend redonner à l’Eglise sa place au sein des institutions publiques. «Nous assistons à une réaffirmation des valeurs catholiques dans les affaires sociales, ce qui met en danger le droit à la liberté», fulmine Julio Reyero, expert des questions religieuses et défenseur de l’apostasie. Plusieurs lois sont en chantier: restriction du droit à l’avortement, réforme de l’éducation avec obligation de l’enseignement religieux…

L’éducation nationale reste sans nul doute le domaine de prédilection de l’épiscopat espagnol, sur lequel il peut exercer son influence. Il bénéficie de privilèges qui datent du Concordat passé en 1978 entre l’Etat espagnol et le Vatican, lui permettant entre autres de nommer les professeurs de religion, qui sont rémunérés par l’Etat. Mais l’Eglise veut davantage de poids. La nouvelle réforme du ministre de l’Education, José Ignacio Wert, redonnerait aux cours de religion un caractère obligatoire qu’ils avaient perdu sous le mandat de Zapatero. Cette matière comptera ainsi dans la moyenne et pour l’obtention d’une bourse.

Perte de fidèles

Autre projet polémique, celui d’accorder des subventions supplémentaires aux écoles privées prônant la non-mixité. «C’est le cheval de bataille de l’Eglise, inculquer ses valeurs dès le plus jeune âge. Son influence se veut démesurée par rapport à son poids culturel et sociologique actuel», assure Angel Lopez Villaverde, auteur du livre Le Pouvoir de l’Eglise dans l’Espagne contemporaine.

Car, si 70,5% de la population espagnole se déclare catholique, le nombre de pratiquants réguliers ne représente que 13% d’entre eux. La perte de fidèles est aussi notable à travers la baisse des mariages et des baptêmes, qui se sont réduits de moitié en quelques années. «C’est là que réside toute la contradiction du rôle de l’Eglise en Espagne, moins de fidèles pour un épiscopat encore très puissant dans les sphères du pouvoir», explique Julio Reyero.

Deuxième propriétaire immobilier du pays

Car le pouvoir de la hiérarchie ecclésiastique est d’abord d’ordre matériel. L’Eglise constitue le deuxième propriétaire du pays, détenant plus de 110 000 biens immobiliers, selon l’Observatoire de la laïcité. Un de ses privilèges est celui d’être exempté de l’impôt foncier, ce qui représenterait une perte annuelle de 2,5 milliards d’euros pour l’Etat. Une petite fortune surtout en temps de crise économique! Selon un sondage publié en 2012 dans le quotidien El Pais, 80% de la population demande la levée de cette grâce économique. Une requête qui a été présentée par plusieurs députés de gauche. Mais, face à la majorité absolue des conservateurs du Parti populaire, elle est restée lettre morte.

«Non seulement le gouvernement ne veut rien retirer à l’Eglise, mais il souhaite lui complaire», s’insurge le député d’Izquierda Unida, de la gauche «radicale», Alberto Garzon, fervent opposant à la réforme de la loi sur l’avortement prônée par le ministre de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardon. L’ancien maire de Madrid souhaite revenir à une législation moins permissive en pénalisant certaines conduites. Actuellement les femmes peuvent avorter librement jusqu’à la 14e semaine de gestation. Avec la nouvelle loi, ­elles devront à nouveau justifier leur choix. L’interruption de grossesse pour malformation du fœtus ne sera plus considérée comme une raison valable au nom des droits du «non-né».

Alors que le débat fait rage au sein de l’opinion et parmi les associations féministes, l’Eglise, elle, s’impatiente. Le président de la Conférence épiscopale et archevêque Antonio Maria Rouco Varela déplore la lenteur du gouvernement: «Il est difficile de comprendre que l’on n’ait pas même un avant-projet de loi qui permette une protection du droit à la vie de ces êtres humains innocents.» De son côté, le Parti socialiste a déjà averti qu’il demanderait la rupture avec le Saint-Siège si une nouvelle loi devait être votée.