L’Egypte fait la chasse aux athées

Afrique Les poursuites pour diffamation religieuse ne cessent de se multiplier

Les peines sont lourdes: entre 6 mois et 5 ans de prison

Ayman Ramzi n’a pas hésité. Quand le téléphone a sonné, un matin de printemps 2014, il a immédiatement accepté l’invitation. Sabah el Kheir («Bonjour»), un des programmes phares du petit écran égyptien, le conviait à venir parler de son «athéisme». Le sujet, longtemps tabou en Egypte, est en vogue sur les réseaux sociaux depuis qu’un vent d’audace, insufflé par la révolution de 2011, caresse les rives du Nil. «Ma femme, habituellement prudente, m’a même aidé à choisir la chemise, rouge, que j’allais porter», se souvient l’enseignant copte de 43 ans.

Sans surprise, l’émission, très regardée, déclencha alors un tsunami de réactions, mais loin des encouragements qu’il espérait. «Quelques jours plus tard, j’étais au café Borsa, en centre-ville. Un type m’a approché en me disant: «C’est toi, celui qui ose dire que Dieu n’existe pas?» Je n’ai pas eu le temps de répondre. Une dizaine d’hommes m’encerclaient, l’un d’eux avait un couteau dans la main. J’ai vu la mort en face. J’ai filé avant que ça dégénère», poursuit-il, en jetant un coup d’œil furtif derrière son épaule.

Choix surprenant pour un non-croyant, Ayman nous a donné rendez-vous dans la cour ombragée d’une église du Caire. «C’est paradoxalement le seul endroit où je me sens en sécurité», murmure ce fils d’un curé de Minya, en Haute-Egypte. Un an s’est écoulé depuis l’émission controversée, mais il en paie encore le prix fort. Il y a d’abord eu cette éviction soudaine de l’école du quartier Shobra, où il enseignait. Puis cette «placardisation» dans la bibliothèque d’un établissement de Helwan, à l’autre bout de la capitale. Stigmatisé, ayant l’interdiction de parler aux élèves, il a fini par s’exiler dans son appartement. «Impossible de trouver du travail, de prendre le métro… J’ai beau avoir changé ma coupe de cheveux, les gens me reconnaissent. Alors je suis condamné à rester chez moi, 24 h sur 24h, et à regarder le plafond. Comme si j’étais en prison…» dit-il. Un avant-goût de ce qui l’attend pour de bon? Il y a quelques mois, le Ministère de l’éducation a déposé une plainte contre lui. Accusé de «blasphème», il risque de finir derrière les barreaux.

En Egypte, le plus peuplé des pays arabes, à 90% musulman sunnite, l’athéisme n’est pas directement criminalisé par la loi. La liberté de croyance est garantie dans la nouvelle Constitution. Mais les poursuites pour diffamation religieuse, qui s’appuient sur l’article 98 du Code pénal, ne cessent de se multiplier. Les peines sont lourdes: entre 6 mois et 5 ans de prison. Lundi encore, Shérif Gaber, un étudiant en sociologie d’Ismaïlia, au nord-est du pays, a écopé d’un an de prison pour avoir «dénigré» l’islam. En cause: ses écrits sur son compte Facebook, où le jeune musulman de 22 ans s’interrogeait sur l’existence de Dieu. Dénoncé par ses professeurs et ses camarades, il a d’abord été brutalement arrêté par la police en octobre 2013 avant d’être libéré deux mois plus tard. «C’était un étudiant brillant, le meilleur de sa classe. Ils ont détruit sa vie, juste parce qu’il exprimait ses idées. Ne devrait-on pas faire la distinction entre des propos qui incitent à la violence et une simple opinion personnelle qui relève, elle, de la liberté d’expression?» déplore son avocat, Ihab Salem.

Début janvier, un autre étudiant, Karim el-Banna, avait déjà été condamné dans la province de Bahaira à 3 ans de prison pour avoir affiché son athéisme sur Facebook. Sa prise de position avait déclenché les foudres de son quartier. Venu déposer plainte à la police pour harcèlement, il avait alors été arrêté. Son propre père avait témoigné contre lui. Ces poursuites rappellent celle d’Alber Saber, aujourd’hui exilé en Suisse. En 2012, ce jeune athée cairote de confession copte avait été attaqué par son voisinage après avoir publié des extraits d’un film islamophobe. Là encore, au lieu de le protéger, la police s’était retournée contre lui.

Lors de son procès pour blasphème, quelques mois plus tard, il s’en était «sorti» avec 3 ans de prison. Mais cette affaire remonte à la parenthèse frériste, avant l’éviction, en juillet 2013, par l’armée du président islamiste Mohamed Morsi. «Avec Sissi au pouvoir, j’avais cru en la défense de la laïcité», confie Karimane Khali, la mère du jeune homme de 27 ans. Comme beaucoup de membres de la minorité copte, elle avait placé ses espoirs en la personne du maréchal aux lunettes fumées. En réalité, regrette-t-elle, «rien n’a changé». «Aujourd’hui, plus personne ne veut m’employer. Je suis étiquetée à vie comme la mère d’Alber Saber», dit-elle.

«La chasse aux athées relève d’un problème autant social que politique», confie par téléphone Ismaël Mohamed, 31 ans. Natif d’Alexandrie, ce pionnier de l’athéisme version 4.0 en sait quelque chose. Depuis qu’il a affiché, en 2013, ses convictions à la télévision, sa famille et une partie de ses amis lui tournent le dos. Menacé de mort, il vit aujourd’hui retranché au bord de la mer Rouge, où il anime, grâce à la magie de YouTube, une chaîne dédiée à l’athéisme. Baptisée «Black Ducks» («Les vilains petits canards»), elle invite d’autres jeunes à sortir de l’ombre, du Caire à Riyad, en passant par Damas. Une échappatoire salutaire, récemment menacée de fermeture, face à un surplus de plaintes individuelles. Les autorités, elles, entretiennent l’ambiguïté. «D’un côté, Sissi fait des discours sur la tolérance religieuse et la révolution de l’islam. De l’autre, le Ministère de la jeunesse nous décrit comme des «malades mentaux» qu’il faut ramener sur le droit chemin. Sans compter Al Azhar qui, dans une récente enquête, parle de 866 athées en Egypte! Un chiffre inventé de toutes pièces. A vrai dire, nous sommes des millions. Et c’est ça, justement, qui fait peur au pouvoir», poursuit Ismaël.

Pour Ishak Ibrahim, chercheur au sein de l’Egypt Initiative for Personal Rights, ce double discours est «symbolique d’un régime qui cherche à étouffer toute voix dissonante en contrôlant les moindres recoins de la société». Pour preuve: la fermeture forcée, à l’hiver 2014, d’un «café athéiste» du centre-ville cairote. Accusés de consommer de la drogue et de pratiquer le «culte de Satan», ses clients étaient, ni plus ni moins, de jeunes révolutionnaires épris de liberté. «Aujourd’hui, le seul fait de penser différemment est un crime», souffle Ayman Ramzi, l’enseignant placardisé.

«866 athées en Egypte! Un chiffre inventé de toutes pièces. A vrai dire, nous sommes des millions»