Le jour déclinant pose une lumière dorée sur le champ d’oignons de Sayed. Ce paysan de 57 ans vit à Salaka, un petit village du delta du Nil. Accroupi, il récolte les tubercules d’un geste mécanique. Pour nourrir sa famille, ce père de cinq enfants travaille aussi comme chauffeur dans une usine voisine. Quand on lui parle des Frères musulmans, il a du mal à garder son calme et se met à agiter ses mains de géant. «Ce sont des menteurs! On a eu tort de voter pour eux aux législatives, ils n’ont rien fait pour nous. Tout ce qui les intéresse, c’est d’avoir leur fauteuil au parlement, alors que le pays plonge un peu plus chaque jour!»

Pour la présidentielle, dont le premier tour a lieu ce mercredi et jeudi en Egypte, Sayed a décidé de donner sa voix à Amr Moussa (lire ci-contre). «Lui, au moins, il sait comment gérer un pays, il a de l’expérience. Et puis il a l’allure d’un président», estime le paysan.

De l’autre côté du canal qui longe le champ de Sayed, les Frères musulmans sont là, justement. Leurs partisans sont alignés au bord de la route qui file vers Le Caire. Casquettes en carton aux couleurs de la confrérie et affiches de campagne de Mohamed Morsi dans les mains, ils annoncent aux automobilistes quel est le bon choix pour la présidentielle. Hommes, femmes et enfants, la chaîne humaine s’étend sur des kilomètres. Une vraie démonstration de force, histoire de rappeler que les Frères musulmans sont toujours la première force politique du pays, un an et demi après la révolution. Et que personne ne peut vraiment rivaliser avec leur force de mobilisation et leurs réseaux locaux, n’en déplaise à ceux qui les annonçaient déjà perdants en voyant monter les critiques à leur égard ces dernières semaines. «La perte de crédibilité des Frères, elle est exagérée par les médias. Lorsqu’on parle aux gens dans la rue, la plupart sont déjà convaincus qu’il faut voter Morsi», assure Osama, un ouvrier de 42 ans, venu soutenir son héros lors d’un meeting à Banha, à quelques kilomètres du champ de Sayed. Plusieurs milliers de personne assistent ce soir-là à la fête électorale, dans une ambiance de kermesse.

Ce débat pour ou contre les Frères, Mahmoud Ayyash et ses deux fils, Abdelrahman et Ahmed, l’ont presque quotidiennement. Le père, employé des impôts de 51 ans qui habite à Mansoura, ville bastion de la confrérie dans le Delta, est Frère musulman depuis des décennies, et défend la confrérie. Ses deux fils, qui font des études brillantes de commerce et de sciences informatiques, soutiennent Abdel Moneim Aboul Fotouh, ancien leader de l’aile progressiste des Frères qui a réussi à réunir des jeunes révolutionnaires, des libéraux, des islamistes autour de lui. «C’est vrai que les Frères ont fait des erreurs tactiques», reconnaît d’abord Mah­moud, assis avec sa famille dans son salon bourgeois. «Mais les militaires ne leur ont pas laissé le choix: ils ont refusé d’appliquer les décisions prises par le parlement, donc les Frères ont été obligés de revenir sur leurs promesses et de présenter un candidat à la présidentielle.» Abdelrahman et Ahmed, eux, sont séduits par «l’islamisme moderne» que propose Aboul Fotouh, loin de la rigidité organisationnelle et idéologique des Frères. «J’hésitais encore il y a quelques jours, mais j’ai été convaincu par notre imam. Dans un prêche, il a décrit les qualités requises pour le futur président, sans le nommer. Son discours désignait Aboul Fotouh», explique Ahmed, le plus jeune.

L’imam en question, Mohamed Ali, le plus influent de Mansoura, est proche des salafistes. Deux semaines avant le premier tour, le parti salafiste Al-Nour, qui avait remporté près de 25% des voix aux législatives, et la Daawa salafiya – un mouvement de prédication salafiste très influent – ont annoncé leur ralliement à Aboul Fotouh. Un soutien essentiel: ils lui fournissent ainsi les relais locaux qui faisaient défaut à son équipe jusque-là. «Mais globalement, sur le terrain, la campagne d’Aboul Fotouh est handicapée par le manque d’argent et d’expérience», estime Moaaz Mahmoud, chercheur en sciences politiques au Caire, qui estime qu’il va être très difficile pour l’outsider d’arriver jusqu’au second tour.

L’absence de sondages fiables, en Egypte, rend les pronostics très aléatoires: il est difficile de savoir qui, parmi les favoris Morsi, Moussa, Chafiq et Aboul Fotouh, sera au second tour. Une autre incertitude plane aussi sur l’élection: comme la nouvelle Constitution n’a pas été rédigée avant le scrutin, comme c’était prévu il y a quelques mois, on ne sait pas quelles seront les prérogatives du président, s’il gouvernera dans un régime parlementaire ou présidentiel… Pour ajouter à la confusion, le Conseil suprême des forces armées, qui dirige le pays, a laissé entendre il y a trois jours qu’il pouvait entériner une «constitution intérimaire» avant la prise de pouvoir du futur président. Une ultime tentative de maintenir un statut privilégié pour l’armée, dans l’hypothèse de l’élection d’un président qui lui serait hostile, tels Morsi et Aboul Fotouh. La présidentielle n’est qu’une étape du jeu d’échecs en cours en Egypte. Mais une étape décisive.

La frustration monte en même temps que l’incertitude économique gagne du terrain

L’absence de sondages fiables rend tout pronostic aléatoire. Et le mandat du futur président n’est pas fixé