Alors que l’économie du pays est paralysée par les mouvements sociaux et la fuite des touristes, Samir Radwan, ministre des Finances depuis le début de ce mois après avoir travaillé vingt-huit ans au Bureau international du travail (BIT) à Genève, explique au Temps comment le pays peut se redresser.

Le Temps: Comment stopper les grèves et les manifestations qui menacent d’étouffer l’économie?

Samir Radwan: Il y a une différence entre les jeunes qui ont manifesté le 25 janvier pour la révolution et les manifestants dont vous parlez. Ce sont pour la plupart des employés de l’Etat. Ils sont au nombre de 6 millions. Ces personnes ont différents contrats de travail avec parfois des situations instables et des salaires très bas. Ils voient dans la situation actuelle une occasion de faire pression sur le gouvernement. Les problèmes principaux sont le chômage et les salaires. Nous leur avons dit qu’il y avait une adresse postale à laquelle ils pouvaient écrire pour faire part de leurs griefs ou demander un travail. Le résultat, c’est que tout le monde est descendu dans la rue et s’est porté candidat. Or nous ne voulons créer aucun nouveau poste dépendant du gouvernement. Ce serait un désastre. Il faut trouver un mécanisme pour mettre le capital nécessaire à disposition pour qu’ils puissent lancer leurs propres entreprises.

– Quelles mesures alors?

– Dans l’immédiat nous avons créé un fonds de compensation de 5 milliards de livres égyptiennes [ndlr: soit 800 millions de francs suisses] pour indemniser les personnes dont les biens ont été endommagés ou qui sont temporairement sans travail du fait de la révolution. Nous avons amélioré les contrats de travail de 400 000 employés gouvernementaux. Nous nous sommes assurés qu’il y a assez de nourriture pour tous et nous avons débloqué une assistance sociale pour 150 000 personnes. Dans une seconde phase à venir, nous allons débloquer un paquet pour stimuler l’économie afin qu’elle crée des emplois. Mais il faut d’abord que la situation se calme.

– Comment?

– Jusqu’à présent la transition a été fantastique. L’armée n’a pas tiré une seule balle. Nous voulons absolument que cela ne se produise pas.

– Mais votre gouvernement remanié par Hosni Moubarak juste avant son départ est-il légitime?

– La réponse est simple: il faut bien quelqu’un pour diriger le pays en attendant les prochaines élections. Les complaintes ne visent pas le gouvernement, mais seulement certains ministres proches de Moubarak. Si ce gouvernement reste ou pas, cela ne change pas grand-chose pour moi. Je ne serai pas fâché si je dois partir demain.

– Où étiez-vous au début de la révolution?

– Après avoir travaillé vingt-huit ans au BIT, je suis retourné en Egypte en 2004. Depuis, j’étais conseiller en investissement pour divers organes dont le GAFI, le Ministère de l’industrie ou l’autorité de surveillance de régulation du secteur financier. C’est ce que je faisais quand on m’a téléphoné pour me proposer ce poste à ma plus grande surprise. Je n’ai aucune affiliation politique. Mais si je ne sers pas mon pays aujourd’hui quand le ferai-je? Je suis très heureux et très populaire. Les gens me croient car je fais ce que je dis. C’est mon côté suisse.

– Qu’avez-vous pensé du mouvement des jeunes pour déboulonner Moubarak?

– J’étais totalement ravi. Ils combattent la pauvreté, la corruption et l’injustice. J’ai lutté pour cela durant trente ans. Bien sûr, je regrette les violences. A ce propos, nous avons décidé une pension mensuelle à vie de 1200 livres égyptiennes [192 francs] pour toutes les familles des personnes tuées [ndlr: 365 officiellement]. Aujourd’hui, l’Egypte devient un modèle pour la région. [Barack] Obama et [David] Cameron nous donnent en exemple. J’en suis très fier! Et nous avons évité le chaos de l’Irak.

– Pour l’instant.

– Oui. Mais il est probable que nous pourrons gérer la situation de façon professionnelle.

– Et comment voyez-vous l’avenir du pays?

– Il faut construire à partir de la révolution, devenir un véritable pays émergent. Il faut rompre avec cette culture de désillusion et la fatalité du chômage. Nous voulons être comme la Malaisie d’ici à 2020. Il faut fournir une vision et y travailler.

– La Malaisie est-elle un modèle?

– Oui. Un modèle dont on peut apprendre mais pas imiter.

– Quels sont les secteurs économiques à développer?

– La bonne chose c’est que l’Egypte a une économie diversifiée contrairement aux pays du Golfe qui dépendent du pétrole. Donc la solution doit être large. Il faut commencer par l’industrie: l’Egypte doit s’intégrer dans la chaîne mondiale de production. Ensuite, les infrastructures. Nous devons construire une route d’Alexandrie à Assouan, elle doit changer le visage du pays. Il y a encore la vente au détail. Nous discutions avant la crise de la venue de Migros en Egypte. Carrefour doit venir. Puis il y a le tourisme: il faut passer de 13 millions de visiteurs par an à 30 millions. Il y a enfin l’agriculture industrielle. L’Egypte peut devenir le jardin de l’Europe.

– Que pensez-vous des chiffres sur la fortune des Moubarak et les bruits sur son placement en Suisse?

– C’est la banque centrale qui gère ces questions, pas le Ministère des finances. C’est une autorité efficace. Si de l’argent est sorti, elle doit le savoir. Je ne peux pas dire, je ne veux pas interférer. Mais je ne peux pas nier que beaucoup de gens sont sous enquête.