«Les Egyptiennes méritent-elles une telle torture?»

Mutilation A l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre l’excision, reportage en Egypte, très touchée par le fléau

Ses yeux de jais fixent les dalles du modeste salon familial. «C’était un jour sombre, le pire de ma vie», murmure Mansoura Ahmed d’une voix chevrotante. Après un bref silence, la jeune Egyptienne de 33 ans reprend: «J’avais sept ans. C’était pendant les vacances d’été. La veille, on m’avait tatoué les mains de henné, en signe de «fête». Ma mère m’a réveillée à l’aube. Une sage-femme m’a agrippée avant de me plaquer sur un lit. Je me souviens de ces trois autres femmes qui m’ont aussitôt écarté les jambes. Puis, de cette douleur innommable, et des draps tachés par mon sang».

Quand elle évoque le souvenir de son excision, une pratique millénaire encore très répandue en Egypte, Mansoura tire nerveusement sur les franges de son voile noir à fleurs blanches. «Après moi, poursuit-elle, trois autres cousines ont été mutilées dans la foulée. Sans anesthésie, et avec le même rasoir. Les femmes méritent-elles une telle torture?»

Un brouhaha discontinu envahit le petit salon. Mansoura relève la tête: les voisines d’à côté se sont agglutinées dans la pièce. A Seflaq, petite bourgade de Haute-Egypte, le sujet, encore tabou il y a dix ans, se faufile aujourd’hui de rue en rue, de maison en maison grâce à la mobilisation d’ONG locales.

En cet après-midi de début février, les femmes du quartier ont été invitées à l’écouter. L’une d’elle avoue sa «surprise» d’apprendre que la fille de Mansoura, Ghada, 14 ans, a échappé à la «torture» grâce à l’appui de son époux, et contre la volonté de sa belle-mère. «Une victoire!» roucoule-t-elle, «surtout quand on sait qu’au même âge, d’autres filles y ont laissé leur vie». Comme Souhair el-Batea, 13 ans, morte au cours d’une excision forcée dans un village du gouvernorat de Dakhleya, au nord du pays.

Jugement sans précédent

Le drame remonte à juin 2013. Selon un premier rapport d’autopsie, il fut d’abord décrété que la jeune fille avait succombé à «une soudaine chute de tension après un traumatisme». En janvier dernier, la justice a fini par trancher lors du procès en appel: deux ans de prison pour le médecin, et trois mois d’incarcération pour le père.

«C’est une première!» se félicite Wael Shebl, le procureur général du centre du Caire. Ce verdict historique va permettre, dit-il, «d’en finir avec l’impunité dont pensaient jouir les médecins qui continuent à pratiquer clandestinement l’excision». Et ce, malgré une loi qui la criminalise depuis 2008. «Le problème, c’est qu’à ce jour, on manquait de spécialistes. Les cas d’excisions mortelles étaient répertoriés comme «erreurs médicales», explique-t-il. Voilà qui devrait changer: sous son égide, et en partenariat avec le Conseil national de la population (CNP), 500 procureurs ont été sensibilisés aux mutilations génitales féminines (MGF) depuis le mois de décembre. Une initiative qui implique également des médecins légistes.

Au pays des pharaons, où est recensé un quart des excisions pratiquées à travers le monde, les derniers chiffres officiels sont accablants. «Selon le Demographic and Health Survey, qui date de 2008, 91% des femmes mariées entre 15 et 49 ans ont été excisées», rappelle Jaime Nadal, représentant du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) en Egypte, qui chapeaute de nombreux projets de lutte contre cette coutume barbare. C’est que, dans un pays pétri de traditions patriarcales et religieuses, les activistes anti-excision reviennent de loin.

Leur combat remonte à la fin des années 1990. «A l’époque, personne n’osait en parler», se souvient Magdy Helmy Kadees, un des pionniers en la matière, aujourd’hui médiateur entre le CNP et les ONG locales. D’autant plus que les voix réfractaires avaient vite fait d’utiliser l’islam comme argument. Or, l’excision, hors la loi dès 1997, «sauf nécessité médicale», concerne autant les musulmans que la minorité copte. «Dans ma famille, j’ai grandi avec la conviction que l’excision garantit la pureté de la femme, qu’elle empêche les filles de fauter en dehors du mariage», raconte Maryam Naeem Mossad, une chrétienne de 40 ans. Institutrice de formation, elle milite aujourd’hui au sein d’une association locale du village de Seflaq, dans le gouvernorat de Sohag.

A partir du début des années 2000, les campagnes de sensibilisation se sont néanmoins multipliées, sous l’impulsion de Suzanne Moubarak, l’épouse de l’ex-dictateur. Le visage encadré d’un foulard bleu, le docteur Iman Abdallah raconte: «De nombreux praticiens travaillent en douce, soit par conviction, soit par pur intérêt financier.» Employée dans un centre d’aide sanitaire de Seflaq, Iman Abdallah s’attelle à informer ses patientes du danger: hémorragie, stérilité, infections.

La parenthèse des Frères

Comme beaucoup de ses confrères, la parenthèse des Frères musulmans lui a valu quelques frayeurs. «Sous la présidence de Morsi [le président islamiste élu en juin 2012 et destitué par l’armée en juillet 2013], nos programmes ont été quasiment gelés», dit-elle. Pire: selon plusieurs témoignages, une clinique mobile du Parti liberté et justice, la branche politique des Frères, aurait sillonné la ville de Minya pour offrir des excisions «médicalisées».

Depuis, les programmes ont repris de plus belle, avec l’appui des nouvelles autorités. L’Egypte du président Sissi, l’ex-général tombeur de Morsi, est loin de briller par son respect des droits de l’homme. En revanche, le pouvoir actuel a à cœur d’éradiquer le fléau de l’excision, en encourageant la formation de médecins et de juristes. L’université Al-Azhar, l’une des principales autorités de l’islam sunnite, elle, organise des stages pour imams.