L’Egypte s’offre un deuxième canal de Suez

Moyen-Orient La construction d’une nouvelle artère devrait permettre de doubler le trafic maritime

Le projet pharaonique, inauguré ce jeudi, a été achevé en un an

Appuyée sur la rambarde du bateau, l’un des premiers à naviguer sur le nouveau canal de Suez, Noura caresse d’un regard triomphant le long ruban d’eau qui s’étire à perte de vue. «Quel travail!» roucoule la jeune femme. Son père, un ouvrier d’Ismaïlia, est l’un des milliers d’Egyptiens à avoir travaillé d’arrache-pied sur ce chantier pharaonique achevé en un temps record: un an! A l’approche du jour J, celui de l’inauguration officielle de ce jeudi, elle est venue fêter la nouvelle en compagnie d’autres familles triées sur le volet. Pour savourer ce moment de gloire, Noura arbore ses habits de fête: foulard rose, lunettes de soleil, et collier doré en forme de «Hello Kitty». Sans oublier la baguette de «selfie» pour immortaliser la scène à renfort de clichés. «Aujourd’hui, je me sens fière d’être Egyptienne», insiste-t-elle.

Après quatre ans de remous politiques post-révolutionnaires, le pays ne vit plus qu’au rythme de cette voie maritime qui garantit désormais une navigation dans les deux sens. Et qui devrait permettre de doubler d’ici à 2023 les recettes générées par l’actuel canal. «C’est un miracle», fanfaronne l’amiral Mohab Mamish, à la tête de l’Autorité du canal de Suez. Trente-sept kilomètres élargis, approfondis, plus une nouvelle tranche de 35 kilomètres: le projet a été mené au pas de course avec la participation des plus grandes compagnies internationales de dragage, dont la néerlandaise Van Oord.

«Si seulement nos dirigeants étaient aussi efficaces en matière de rénovation d’hôpitaux et de construction de nouvelles écoles!» ironise un économiste qui préfère taire son nom. Mais pour l’heure, son scepticisme se noie dans un océan d’enthousiasme. Guirlandes lumineuses sur les ponts du Caire, nounours gonflables sur la place Tahrir, feux d’artifice… Rien ne semble suffisant pour célébrer ce projet si cher au président Abdel Fattah al-Sissi, l’ex-général tombeur des Frères musulmans, et en qui certains voient déjà un nouveau Nasser. Comme un écho du passé, le discours de celui qui nationalisa, en 1956, le canal de Suez ne cesse d’ailleurs d’inonder le petit écran égyptien.

A Ismaïlia, l’une des trois villes qui, avec Suez et Port-Saïd, s’articulent autour du canal, l’ambiance est particulièrement à la fête. L’avenue principale, qui accueillera la petite dizaine de chefs d’Etat étrangers attendus, dont le président François Hollande, a fait peau neuve: trottoirs réparés, bas-côtés nettoyés, décorations florales disséminées çà et là. Même la façade de l’hôtel Mercure semble avoir subi un lifting express. «Dans 48 heures, le rêve égyptien deviendra réalité», titrait dès mardi le quotidien gouvernemental Ahram. Ce 6 août, date de la fastueuse cérémonie d’inauguration, a même été décrété jour férié – et payé! – pour tous les fonctionnaires du pays. Fierté patriotique oblige, l’effervescence se décline jusqu’aux tampons d’arrivée à l’aéroport du Caire. Le nouveau canal de Suez, qui a déjà son propre compte Twitter, se serait même offert un panneau publicitaire sur Times Square, au cœur de New York. C’est dire si les dirigeants égyptiens misent sur ce «miracle» pour attirer les investisseurs étrangers et relancer l’économie du pays, minée par le chômage et la chute du tourisme.

Les objectifs affichés noir sur blanc sont ambitieux: augmenter le trafic maritime de 49 à 97 bateaux par jour et miser d’ici à moins de dix ans sur 13,2 milliards de dollars de recettes (contre 5,3 milliards aujourd’hui) générées par cette voie de passage essentielle entre l’Europe, le golfe Persique et la Chine. Egalement en projet: la «Suez Canal Economic Zone», une zone économique spéciale accueillant des projets portuaires, industriels et immobiliers. Autant d’activités qui devraient, par effet domino, générer la création de centaines de milliers de nouveaux emplois.

Signe de la frénésie nationale qui s’empare du pays, les Egyptiens se sont empressés d’acquérir, au début des travaux, les bons du canal. Selon les chiffres officiels, un peu plus de 8 milliards de dollars auraient été amassés en seulement huit jours. De quoi financer ce projet phare, même si, tempère le journal en ligne Mada Masr, le gouvernement a dû compléter l’ardoise en faisant deux emprunts bancaires à hauteur de 850 millions de dollars.

Ce support de presse indépendant est l’un des rares médias à oser critiquer le projet. Mais les experts en transport et commerce maritimes ont, eux aussi, quelques réserves, notamment sur la demande mondiale. «Rien ne garantit qu’elle suivra l’offre», observe l’un d’eux. «Nous misons sur une croissance annuelle de 3% du transport maritime international», insiste l’amiral Mohab Mamish. Or, selon le cabinet international de recherche Capital Economics, ce sont des estimations basées sur «d’invraisemblables suppositions optimistes». Ses spécialistes estiment à 9% la croissance mondiale nécessaire pour atteindre les chiffres espérés par les autorités égyptiennes. «Au meilleur du boom économique du début des années 2000, la croissance mondiale n’a jamais dépassé les 7,5%», précisent-ils dans un rapport paru ce lundi.

Autre point sensible: la question sécuritaire. A Ismaïlia, placée sous surveillance policière et militaire renforcée, les abords du canal sont tapissés de banderoles colorées, annonçant, en anglais, à l’intention des visiteurs étrangers: «Bienvenue en Egypte hors de danger, et dans son canal sécurisé». Pourtant, dans un pays qui se dit ouvertement «en guerre contre le terrorisme», le danger n’est jamais bien loin. En juillet, le centre-ville du Caire a tremblé sous l’effet d’un attentat visant le consulat d’Italie. Mardi encore, un policier est tombé d’une balle mortelle dans la ville de Sharqiya. Le groupe «Province du Sinaï», branche de l’Etat islamique, dont le fief se trouve dans la péninsule jouxtant le canal, est même parvenu, le mois dernier, à tirer un missile sur un navire de la marine égyptienne au large du Sinaï. Le premier incident du genre depuis la création officielle de cette mouvance radicale.

«Si seulement nos dirigeants étaient aussi efficaces en matière de construction d’hôpitaux et d’écoles!»