Elles s'envoient des piques que seule peut permettre une connivence forgée de longue date. Depuis quand, au juste, se connaissent-elles? La question leur semble presque incongrue, tant elles sont devenues complémentaires, comme les deux faces d'une même monnaie.

C'était le temps des rencontres secrètes, entre des représentants de deux peuples qui refusaient de se reconnaître. C'était un certain Mahmoud Abbas qui, bien avant de devenir premier ministre, envoyait la Palestinienne Leila Shahid pour déboucher des canaux qui étaient loin encore de devenir «le processus d'Oslo». Il n'y avait personne pour envoyer l'Israélienne Naomi Chazan: tout contact avec l'ennemi était strictement prohibé. «On était des précurseurs de la reconnaissance mutuelle», explique aujourd'hui la Palestinienne. «Dès notre première rencontre, nous sommes devenues amies. C'était aux Pays-Bas, en 1987 ou 1988. A cette époque, je ne rendais de comptes qu'à moi-même», sourit l'Israélienne.

«Contacts personnels négligés»

Réunies à Genève à l'initiative du Manifeste (Mouvement pour une paix juste au Proche-Orient), les deux femmes sont deux des voix les plus raisonnables d'un conflit israélo-palestinien qui en manque singulièrement. Longtemps déléguée de la Palestine en France, Leila Shahid est aujourd'hui en poste à Bruxelles, auprès de l'Union européenne. Pendant ce temps, Naomi Chazan devenait, au sein du parlement israélien, l'emblème de la frange minoritaire de la gauche. «A l'origine, nous étions toutes deux représentantes de la société civile. Entre-temps, nous sommes devenues plus officielles», résume l'Israélienne.

Elles l'admettent volontiers elles-mêmes: l'histoire de cette «officialisation» est comme un reflet de l'échec du processus de paix, réduit en miettes dans la fureur de la seconde Intifada et la répression israélienne. «Nous croyions que la question de la reconnaissance était réglée, concède Leila Shahid. Palestiniens et Israéliens se sont occupés de leurs affaires, chacun dans leur coin, et on a négligé les contacts personnels entre les deux peuples. On a fait preuve de naïveté.»

Des deux côtés, on se laisse ensuite piéger par le discours officiel israélien selon lequel «il n'y a pas de partenaire pour la paix». Les positions se raidissent. Décontenancée, la gauche israélienne reste sans voix tandis que toute la région plonge dans le sang et la violence. Infatigables, intarissables sur un conflit qui les occupe jour et nuit, les deux femmes se retrouvent aujourd'hui sur un même tas de décombres.

Du côté israélien, on ne jure plus désormais que par l'unilatéralisme, le mot officiel pour signifier qu'on tourne le dos aux Palestiniens. Bien qu'elle reste une figure centrale du parti Meretz, Naomi Chazan ne s'est pas représentée à la Knesset: «Là où je suis, je peux me consacrer bien davantage à ce qui me paraît réellement important.»

«Mesure irresponsable»

Quant à Leila Shahid, elle a la lourde tâche de convaincre l'Union européenne de ne pas sanctionner les Palestiniens parce qu'ils ont démocratiquement amené le Hamas au pouvoir (lire ci-dessus). «Réduire le soutien à une aide humanitaire, c'est nous ramener au temps où les Palestiniens étaient des réfugiés. C'est bloquer le travail des ministères, c'est couper dans l'éducation et la culture, stopper la construction de l'Etat. Il s'agit d'une mesure irresponsable», s'insurge-t-elle. A en croire cette laïque, la décision européenne aurait davantage à voir avec la peur que provoque l'islam politique qu'avec la croyance que le Hamas se résume à un mouvement terroriste.

Déjà, l'Israélienne coupe la parole à son amie palestinienne – «Elle est si bavarde!»: «Nous sommes aujourd'hui dans une logique de gestion du conflit. Ensemble, il nous faut passer à un mode de résolution du conflit. Car il est faux de croire qu'on peut se contenter de maintenir le statu quo. Lorsque cette région n'avance pas, elle ne reste pas sur place. Elle recule.»