la branchée Leipzig

La ville d’où est partie la contestation contre le régime communiste à l’automne 1989 est sortie du marasme post-réunification. Branchée, la ville saxonne attire jeunes et fêtards, commeBerlin dansles années 1990

«Berlin is over; Leipzig is in!» Le verdict vient des Etats-Unis, énoncé par le magazine Rolling Stones, confirmé par le New York Times en début d’année. Leipzig, insistent les «experts» américains de la vie nocturne et de la culture alternative, présente aujourd’hui les charmes du Berlin des années 1990: de nombreux espaces laissés vides par la guerre et non reconstruits, des loyers modérés, un climat décontracté dépourvu de l’ambiance «cocktail» qui nuirait à la créativité, quantité de cafés et un environnement assaini de la pollution industrielle héritée de la RDA. «Leipzig, c’est Berlin en mieux!» insiste Bernhard Rothenberger, le propriétaire du légendaire Auerbachs Keller, la cave à vin où Goethe, l’auteur de Faust, plante Mephisto à califourchon sur un tonneau. «Ici à Leipzig, insiste Laura, étudiante originaire de la capitale allemande, il suffit de travailler peu pour bien vivre.» Quelque 40 000 jeunes gens ont choisi comme Laura de faire leurs études à Leipzig.

A la chute du Mur en 1989, Leipzig a d’abord connu une longue descente aux enfers. L’effondrement de l’économie socialiste a entraîné la disparition de la totalité des usines de la RDA, un chômage massif et l’exode de dizaines de milliers d’habitants vers l’ouest du pays, avec 30 000 départs rien qu’en 1989. En 2000, 60 000 logements, soit 20% du parc immobilier, sont vides. Plus de 8000 d’entre eux – pour la plupart des barres de béton sans charme héritées du socialisme – seront rasés dans les années suivantes. La métropole saxonne n’a retrouvé qu’en 2011 son niveau de population de 1989, avec 430 000 habitants. Et des prévisions optimistes misent sur 600 000 habitants en 2020.

«Après septante ans d’érosion permanente, Leipzig connaît une nouvelle phase de croissance, constate Dieter Rink, professeur en sociologie de la ville et de l’environnement à l’Université de Leipzig. Cette ville a été avec Liverpool la seule grande cité européenne à rétrécir continuellement entre le début des années 1930 et la fin des années 1990. Au cours de cette période, la population est passée de plus de 713 000 habitants à 437 000, sous la pression de la crise économique, de la guerre, de la fuite vers l’Ouest à la construction du Mur, et du déclin industriel lié à l’économie socialiste. D’une certaine façon, la révolution de 1989 était aussi une révolution urbaine, liée à la dégradation du tissu urbain, des infrastructures, à un niveau de pollution élevé.» En 1989, c’est à Leipzig qu’a commencé la révolution (photo du haut) qui a finalement mené à la chute du Mur et à la réunification, avec le mouvement dit des «manifestations du lundi». Ces regroupements, organisés tous les lundis autour de l’église Saint-Nicolas à partir du 4 septembre 1989, étaient officiellement à l’origine des séances de prière en plein air. Dans un pays devenu athée après quarante ans de dictature communiste, les églises étaient un des rares espaces de relative contestation que tolérait le régime. Dans le courant de l’automne 1989, le mouvement de Leipzig s’étend aux autres villes est-allemandes, réunissant des centaines de milliers de manifestants chaque semaine dans les rues grises et froides de la RDA.

«Le mouvement de 1989 était un peu identique aux Printemps arabes, explique Dieter Rink. L’objectif était avant tout la chute d’un dictateur.» «Le mouvement de 1989, c’était avant tout le mouvement de ceux qui étaient prêts à tout pour quitter le pays», se souvient Carsten Busse, artiste peintre de 50 ans possédant un atelier dans le sud de la ville. «Le rôle joué par Leipzig dans la chute du Mur est certainement – à côté de la tradition commerciale et industrielle et du patrimoine culturel – un facteur explicatif du renouveau de la ville et de la confiance en soi de ses habitants», estime de son côté le géographe urbain Bastian Lange, qui dirige l’institut Mulitplicities à Berlin.

De fait, la culture a toujours joué un rôle important à Leipzig. Dans les ruelles étroites du centre-ville, on traque les fantômes de Bach, Wagner, Goethe, Lénine ou Rosa Luxembourg. L’université, fondée en 1409, est l’une des plus anciennes d’Allemagne. Les premiers libraires se sont installés en 1545 dans la cité, développant le commerce du livre chassé de Francfort au XVIe siècle par la censure. La vie intellectuelle n’a jamais vraiment cessé à Leipzig, ville de foires, foyer de la révolution socialiste et de l’industrialisation.

«Sous le régime communiste, l’Allemagne de l’Est était un désert culturel, se souvient Carsten Busse. Leipzig était un peu une exception. Ici, il y a toujours eu un mouvement alternatif, punk même. Je me souviens d’avoir tourné dans les années 1980 des films en super 8. C’était politique et il y avait beaucoup de provocation dans ce que nous faisions. Nous savions que nous étions observés, mais ça ne nous empêchait pas de faire des expositions dans des appartements ou des cafés. Le principal problème que nous avions à l’époque était cette étroitesse dans laquelle nous étouffions.»

Avec la chute du Mur, la vie culturelle a profité de la percée internationale du peintre Neo Rauch, fondateur de la «nouvelle école de Leipzig», dont l’œuvre colorée s’inspire du réalisme socialiste et du pop art. Professeur à l’Université de Leipzig, le peintre a attiré nombre de jeunes talents dans cette ville. «Le phénomène Neo Rauch est lié à la chute du Mur», explique Bastian Lange. Rauch doit sa percée internationale à l’économie de marché: ses œuvres sont commercialisées jusqu’aux Etats-Unis – où sa cote a explosé – par le galeriste Judy Lybke, grand promoteur de l’art est-allemand. Et à la désindustrialisation de la ville: dans les années 1990, les artistes autour de Neo Rauch investissent les 10 hectares d’une gigantesque usine de coton désaffectée à l’ouest de la ville. Rénové, le quartier abrite aujourd’hui lofts, cafés et galeries.

«Si Leipzig a renoué avec la croissance, c’est surtout grâce aux sommes incroyables qui ont été investies ici par les Allemands de l’Ouest et par l’Etat», souligne Dieter Rink. Plus de 10 milliards d’euros ont été investis dans la ville entre les années 1990 et 2000, dont 3 milliards rien que pour la rénovation du parc immobilier. A la chute du Mur, les immeubles du centre-ville avaient perdu leur crépi, laissant paraître leur carcasse de briques et les trous laissés dans les façades par les combats de la fin de la guerre. «On a investi dans le bâtiment, dans les infrastructures, la formation, l’environnement, ouvrant ainsi la voie à de nouveaux investissements avec la venue de BMW, Porsche, DHL, Schenker ou Amazon, qui a relancé la spirale des créations d’emplois et de richesse», souligne Dieter Rink. En quelques années, un aéroport neuf est sorti de terre, la gare, l’université, les tramways ont été rénovés. Aux environs de la ville, les mines de charbon désaffectées ont été transformées en de gigantesques lacs améliorant la qualité de vie des habitants.

Mais l’euphorie a aussi son revers. Si le chômage a été divisé par deux depuis le début des années 1990, il reste élevé, à 10% de la population active, et le nombre de bénéficiaires des prestations sociales fait de Leipzig l’un des hauts lieux de la pauvreté en Allemagne. La croissance a laissé sur le carreau nombre de personnes peu qualifiées, isolées dans des zones urbaines périphériques édifiées du temps de la RDA.