Branle-bas de combat chez les potentats africains. Le dépôt d'une plainte visant leur patrimoine immobilier à Paris, pour «recel de détournement de fonds publics», suscite une prodigieuse irritation chez les chefs d'Etat concernés, le Gabonais Omar Bongo, le Congolais Denis Sassou Nguesso et l'Equato-Guinéen Teodoro Obiang, tous au pouvoir depuis des décennies.

D'où vient l'argent?

«Ça les agace énormément», commente Antoine Glaser, directeur de la Lettre du continent, une publication spécialisée. William Bourdon, l'avocat des ONG Transparency et Sherpa, à l'origine de la procédure, affirme même avoir reçu, en échange du retrait de sa plainte, une offre de don sur un compte en Suisse de la part d'un émissaire gabonais. Les avocats du Gabon contestent et annoncent le dépôt d'une plainte en diffamation.

Longtemps, pourtant, l'ouest parisien a été une oasis de tranquillité pour les autocrates du continent noir. Dans ces beaux quartiers des VIIe, VIIIe et XVIe arrondissements, il est encore bien vu d'afficher des signes extérieurs de richesse: voitures de sport, gros cigares et bronzage toute l'année. Mais aussi de beaux et grands appartements, dans des immeubles haussmanniens en pierre de taille. Les dirigeants africains en possèdent toute une collection, ce qui, venant de pays très pauvres malgré leurs richesses pétrolières, amène à s'interroger: d'où vient l'argent?

Il est peu probable que la plainte déposée la semaine dernière réponde à cette question. Une procédure similaire avait été classée sans suite en 2007. Et l'Etat français n'a aucune envie d'embarrasser ses alliés africains par un excès de zèle judiciaire. «Ça m'embête beaucoup, commente le secrétaire d'Etat à la coopération, Alain Joyandet. C'est un dossier qui complique les relations. Je préférerais qu'on ne stigmatise pas le continent africain.»

Mais l'activisme des ONG a permis de se faire une idée du patrimoine détenu par les trois dirigeants visés. Selon la plainte, les familles Bongo et Sassou détiendraient une cinquantaine de biens immobiliers dans les quartiers les plus chers de Paris. La palme de la somptuosité revient sans doute au président congolais, dont la villa du Vésinet serait décorée de tapisseries d'Aubusson, de dallages de marbre blanc et de robinetterie en or.

«Bien mal acquis»

A quoi servent ces résidences dont la valeur peut dépasser le million d'euros chacune? A passer du bon temps, mais aussi à loger des enfants ou, dans le cas d'un 219 m² au nom de Pascaline Bongo, la fille d'Omar, à héberger une bonne dizaine de femmes de ménage. Certains appartements ne servent à rien du tout: dans le XVIIe arrondissement, le 400 m² d'Antoinette Sassou Nguesso, la femme du président congolais, est en travaux depuis plus d'un an. «Tous les mois, un chauffeur passe relever le courrier», précise une habitante de l'immeuble.

Pour des dirigeants de ce niveau, les chefs d'Etat africains restent étonnamment accessibles. Leurs adresses se trouvent dans l'annuaire, à la portée de tous. Mais Omar Bongo, fils et homonyme du président gabonais, déconseille de venir frapper à leur porte. «On le ressent comme une agression», explique-t-il à l'entrée de son loft du XVIe arrondissement.

Décontracté, vêtu d'un sweat-shirt à l'américaine, il assure que ce lieu encombré d'objets design n'est pas un «bien mal acquis», comme l'affirment les ONG, mais le fruit de son travail: «Je gagne très bien ma vie et ce n'est pas mon père qui m'a trouvé mon job!» Son appartement se serait retrouvé dans la presse par la faute de «journalistes qui ne savent pas faire leur boulot».

Selon l'un des avocats du Gabon, François Meyer, Omar est économiste et l'un de ses frères, Arthur, pilote de ligne. Il estime que le patrimoine de la famille Bongo aurait été surévalué - moins de dix appartements, contre plus de 30 selon les plaignants. Le président gabonais aurait commencé à les acheter quand les prix de l'immobilier étaient beaucoup plus bas, soit dès son accession au pouvoir, en 1967. La longévité a décidément du bon.