Migration

L’élection du Portugais Antonio Vitorino à la tête de l’OIM est un camouflet pour Trump

Vendredi, les Etats membres de l’Organisation internationale pour les migrations, basée à Genève, ont élu leur nouveau directeur général, un Portugais de 61 ans qui succède à l’Américain William Lacy Swing. Un message fort en faveur du multilatéralisme

C’est un coup de tonnerre au cœur de la Genève internationale. Vendredi après-midi, par acclamation, les 172 membres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont élu le Portugais Antonio Vitorino, 61 ans, au poste de directeur général de cette agence devenue onusienne en 2016. Depuis sa création en 1951, l’OIM a toujours été dirigée par un Américain, à l’exception du Néerlandais Bastiaan Haveman qui régna de 1961 à 1969 sur cette organisation employant plus de 10 000 personnes dans 400 bureaux à travers le monde. Il succède à l’Américain William Lacy Swing, qui a occupé deux mandats de cinq ans. Le Portugais entrera en fonction le 1er octobre. A l’issue de son élection, il a déclaré: «Nous sommes dans une situation particulièrement critique en matière de politique migratoire.»

Un candidat américain jugé islamophobe et climatosceptique

Cette élection à bulletin secret, à laquelle étaient aussi candidats l’Américain Ken Isaacs et la Costaricaine Laura Thompson, actuelle numéro deux de l’OIM, sanctionne l’administration américaine de Donald Trump, qui avait jeté son dévolu sur un candidat jugé islamophobe et climatosceptique.

Le nouvel élu n’a peut-être pas une notoriété planétaire, mais il a un parcours qui en faisait le candidat idéal. Ancien membre du cabinet de l’ex-premier ministre portugais et ami Antonio Guterres, lequel est secrétaire général des Nations unies, Antonio Vitorino a officié comme commissaire européen à la Justice et aux Affaires intérieures. Proche de Pascal Lamy, ex-patron de l’OMC et de Jacques Delors, il est l’un des rares commissaires à avoir eu une véritable aura politique à Bruxelles. Il connaît le dossier des réfugiés par cœur pour avoir été l’un des négociateurs des Accords de Dublin sur l’asile.

«Une élection historique»

Pour Vincent Chetail, professeur spécialiste des migrations à l’Institut de hautes études internationales et du développement, «c’est une élection historique. C’est un message indirect à l’administration Trump par rapport à sa politique de tolérance zéro en matière migratoire. C’est une défaite cinglante.» Le professeur estime que la victoire d’Antonio Vitorino est aussi «un très bon signal pour le multilatéralisme. Le candidat américain aurait plutôt cherché à casser la machine migration de l’intérieur.» Vincent Chetail relève aussi que l’élection d’Antonio Vitorino intervient à un moment crucial. Le Pacte mondial sur les migrations, toujours en processus de négociation dont les Etats-Unis se sont retirés, devrait être adopté en décembre à Rabat. Non contraignant, il devrait inciter les Etats à mieux coopérer en matière de migration. L’OIM est chargée de la supervision du pacte. Il aurait été pour le moins incongru d’avoir à sa tête un Américain dont le gouvernement, dans une veine unilatérale, a décidé de ne plus participer à la moindre négociation.

Ken Isaacs, vice-président de l’œuvre de charité évangélique Samaritan’s Purse, s’est distingué en twittant nombre de propos islamophobes. Peu après les attentats terroristes de Nice, il avait déclaré que «l’islam n’est pas une religion de paix». Après les attaques de Londres la même année, il avait associé directement l’islam à la violence: «Si vous lisez le Coran, vous verrez que c’est exactement ce que la foi musulmane demande au fidèle de faire.» Le camouflet subi par l’administration Trump pourrait toutefois avoir de sérieuses conséquences budgétaires pour l’Organisation internationale pour les migrations, dont 33,7% du budget de 1,6 milliard de dollars est assuré par les Etats-Unis. L’OIM fonctionne cependant surtout grâce aux contributions volontaires des Etats membres, qui financent des projets spécifiques. L’UE et la Commission européenne restent le principal bailleur de fonds. Si les Etats-Unis devaient réduire, voire supprimer, leur contribution, «ce serait une grosse perte, admet Vincent Chetail. L’OIM devrait réduire sa voilure, mais elle ne serait en rien menacée.»

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