Installée sous un petit parasol à proximité de la gare de Munich, Maria, 37 ans, distribue des tracts aux couleurs de la CSU. En ce début du mois d’octobre, c’est encore la Fête de la bière à Munich, et Maria a revêtu un «Dirndl» gris pâle brodé de bleu. Un Munichois sur deux porte ces jours-ci la tenue traditionnelle – Dirndl pour les femmes, culotte de peau, chapeau de feutre, chemise à carreaux et guêtre sur le mollet pour les hommes – pour l’occasion.

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Les Bavarois sont appelés aux urnes dimanche pour renouveler leur parlement régional. La CSU – l’aile bavaroise et ultra-conservatrice de la CDU – risque de perdre la majorité absolue qu’elle détient dans la région, à l’exception d’une courte période entre 2008 et 2013. L’onde de choc se ferait sentir jusqu’à Berlin. Selon les derniers sondages, la CSU n’est plus créditée que de 33 à 35% des intentions de vote.

«Les gens se sont habitués au bien-être» 

A quelques kilomètres de la gare, face à la prestigieuse coulisse qu’offre le parc Hofgarten en plein cœur de la capitale bavaroise, le ministre de l’Intérieur du Land, Joachim Herrmann, ne semble plus guère y croire. Léger embonpoint et fines lunettes, Herrmann, élu CSU dans la région depuis 1996, déroule un argumentaire bien rodé à la gloire de son parti: le plus faible taux de chômage du pays, le plus faible taux de criminalité, une industrie de pointe enviée par le reste de l’Allemagne… Le mythe de la Bavière, alliant modernité et tradition – «la culotte de peau et l’ordinateur» – est l’un des refrains égrenés par tous les candidats en campagne depuis des décennies. Mais le message ne passe plus, surtout dans les villes.

Le ministre, comme sorti de sa torpeur, semble fâché de tant d’ingratitude de la part des électeurs. «Quand j’ai commencé en politique, martèle-t-il, le Land modèle en RFA, c’était la Rhénanie, pas la Bavière. Ça a bien changé depuis. Grâce à la CSU! Mais les gens se sont habitués au bien-être. Ça leur semble normal, et ils ont oublié tout le travail qu’on a fourni pour en arriver là!»

«La CSU a multiplié les erreurs»

Nikolaus Neumaier, chef du service politique de la chaîne de télévision publique régionale Bayerischer Rundfunk, a une tout autre analyse. «La CSU a multiplié les erreurs, estime le journaliste. Elle a ignoré les thèmes qui intéressent les électeurs – l’éducation, l’environnement – et n’a semblé occupée que par ses querelles internes.»

Inquiets de la poussée de l’extrême droite – le parti Alternative pour l’Allemagne, crédité de 10% des intentions de vote, est assuré d’entrer dans un des deux Länder qu’il n’avait pas encore à son tableau de chasse –, les dirigeants de la CSU se sont livrés au cours des derniers mois à une curieuse surenchère avec l’AfD sur les questions migratoires, au point de faire sérieusement tanguer la fragile majorité d’Angela Merkel à Berlin.

La montée des Verts

La stratégie n’a pas freiné la poussée de l’AfD. Mais elle a poussé les électeurs les plus modérés de la CSU vers les Verts, qui pourraient devenir la seconde force politique dans la région, avec 18% des intentions de vote, deux fois plus que leur résultat aux élections de 2013. Dans l’entourage des Verts, l’euphorie est palpable. «On est portés par une dynamique extraordinaire, s’enthousiasme la jeune tête de file du parti, Katharina Schulze. Où qu’on se rende, dans les villes comme à la campagne, partout on remplit les tentes à bière.»

Si la CSU obtient moins de 35% des voix, les têtes vont tomber

Ursula Münch, politologue

En Bavière, les Verts ont bien compris que les campagnes électorales se jouaient autour de saucisses blanches agrémentées d’une moutarde sucrée et arrosées de chopes de bière. Les Verts bavarois, plus conservateurs que ceux du nord du pays, n’hésitent plus à occuper le terrain de la «Heimat», terme désignant à la fois la patrie et le chez-soi, jusqu’ici monopole de la CSU. «La CSU avait jusqu’ici deux atouts, explique la politologue Ursula Münch, de l’Université de la Bundeswehr à Munich. Elle se présentait comme étant le seul parti qui défende les intérêts de la Bavière à Berlin, et à Bruxelles.» Concurrencée sur sa droite par l’AfD, elle perd sur son centre une partie de son électorat au profit des Verts. «Une partie des électeurs de la CSU en ont assez des discours de haine, de la surenchère anti-migrants comme seule promesse électorale, tant à Munich qu’à Berlin», résume Katharina Schulze.

«Si la CSU obtient moins de 35% des voix, les têtes vont tomber», assure Ursula Münch. Horst Seehofer, le très impopulaire ministre de l’Intérieur d’Angela Merkel, pourrait perdre la direction du parti, voire son poste de ministre. «Toute la question est alors de savoir qui lui succéderait à Berlin», estime Nikolaus Neumaier. Et si la CSU laminée se décide à mettre un terme à la stratégie agressive envers Angela Merkel, qui a failli par deux fois emporter le gouvernement fédéral.