L’Elysée déclassifie ses archives sur le Rwanda

France L’initiative devrait aider à saisir les motivations de Paris à l’heure du génocide

Parole tenue. Le président français, François Hollande, avait affirmé il y a un an que son pays devait montrer plus de transparence sur son rôle dans le génocide des Tutsis au Rwanda. Mardi, à l’occasion du 21e anniversaire du déclenchement des massacres, l’Elysée a entrouvert un peu davantage ce dossier brûlant. Il a déclassifié ses archives sur le sujet pour la période clé qui s’étend de 1990 à 1995, soit de la veille au lendemain de la tragédie.

Le génocide a débuté le 7 avril 1994 suite à l’attentat qui a coûté la vie au président rwandais Juvénal Habyarimana. En une centaine de jours, selon les estimations de l’ONU, quelque 800 000 personnes ont été tuées, des membres de la minorité tutsie pour l’essentiel. Or, la France était très proche des autorités de l’époque, au point d’en avoir encadré et armé les troupes jusqu’au dernier moment… et même au-delà, après le début des tueries. Une complicité qui lui vaut, depuis, les foudres de l’actuel président rwandais, Paul Kagame, le chef de la guérilla tutsie qui a mis fin aux massacres.

Des questions ouvertes

Des questions se posent toujours sur le rôle précis de Paris à l’époque, a rappelé mercredi l’association Survie, spécialisée depuis trente ans dans l’examen critique des activités de la France dans ses anciennes colonies africaines. Elles concernent notamment «la formation du gouvernement génocidaire dans les locaux de l’ambassade de France à Kigali; les livraisons d’armes pendant toute la période du génocide, y compris pendant l’«opération [militaire française] turquoise»; les objectifs réels de cette opération présentée comme «humanitaire».

De nombreuses réponses ont été apportées au fil du temps. L’an dernier, les anciens ministres des Affaires étrangères Bernard Kouch­ner et Hubert Védrine ont confirmé en différentes occasions le soutien de leur pays aux génocidaires après le début des massacres. Ce que le second a expliqué par la force d’inertie des réalités géopolitiques. «Ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé que des livraisons [d’armes] se sont poursuivies, a-t-il argumenté: c’est la suite de l’engagement d’avant.» Un témoin direct des événements, le capitaine Guillaume Ancel, a détaillé par ailleurs les aléas de l’«opération turquoise», destinée à l’origine à soutenir le régime génocidaire contre la rébellion.

En attendant d’autres pièces

Les documents rendus publics mardi par l’Elysée ont eux-mêmes déjà «fuité», notamment à l’occasion d’instructions judiciaires, confie Rémi Korman, doctorant en histoire à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris. «Nous avons donc déjà une idée de ce que nous allons y trouver, continue le chercheur. Leur déclassification n’est pas sans intérêt pour autant. Elle va nous permettre d’accéder à une collection complète d’archives et de travailler sur les pièces officielles.»

Cette déclassification ne devrait être qu’un début. D’autres archives sont censées suivre dans un avenir proche: celles du parlement, bien sûr, mais aussi celles, beaucoup plus importantes, de quelque ministères clés: des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Défense. Si des révélations importantes restent à faire, c’est de ces institutions-là qu’elles ont le plus de chances de sortir. Quoi qu’il en soit, Rémi Korman se réjouit déjà d’une multiplication des sources qui permettra aux chercheurs de les comparer entre elles et d’accéder à des points de vue différents au sein même de l’Etat français. Bref, de comprendre de plus en plus sûrement et de mieux en mieux les calculs politiques de l’époque.

La déclassification des archives de l’Elysée a réjoui les milieux de la recherche et des droits de l’homme. Il reste à savoir si elles auront un effet quelconque sur les relations toujours très tendues entre la France et le Rwanda. Paul Kagame n’a pas caché qu’il attendait des excuses de Paris. Or, il n’a rien vu venir de tel jusqu’ici. Au temps de sa présidence, Nicolas Sarkozy s’était contenté de dénoncer, côté français, «une forme d’aveuglement». François Hollande, pour l’instant, n’a pas été plus loin.