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L’Elysée rattrapé par l’affaire Woerth

Selon l’ex-comptable de Liliane Bettencourt, Nicolas Sarkozy aurait reçu 150’000 euros en liquide. Ce mercredi, Le Monde écrit que la police financière a bien retrouvé la trace d’un retrait en espèces de 50’000 euros à la date donnée par la comptable. La justice a décidé d’ouvrir une enquête

Le climat s’alourdit pour le pouvoir français. Les démissions surprises des secrétaires d’Etat Alain Joyandet et Christian Blanc n’ont pas permis de faire redescendre la pression. Hier, le site d’investigation Mediapart a publié le témoignage explosif de l’ancienne comptable de la milliardaire Liliane Bettencourt. S’il se vérifiait, il se révélerait accablant pour le chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, ainsi que pour Eric Woerth, l’actuel ministre du Travail, qui est aussi le trésorier du parti de la majorité présidentielle et dont l’épouse a géré une partie des avoirs de la milliardaire.

Claire T. a travaillé plus de dix ans au service du couple Bettencourt. Lundi, la police l’a interrogée à deux reprises dans le cadre de l’enquête sur des fonds que sa richissime patronne a dissimulés au fisc français. Aux enquêteurs, elle a livré des informations détaillées sur des versements répétés d’argent de ses anciens employeurs à divers politiciens. Nicolas Sarkozy et Eric Woerth sont cités. Ils auraient reçu des sommes conséquentes de la main directe des héritiers L’Oréal. Il est notamment question d’un versement de 150 000 euros pour financer la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

Le même jour, la comptable a rencontré des journalistes de Mediapart et leur a livré son témoignage. A peine mis en ligne, ses propos envahissent la Toile et captent toute l’attention dans les cercles politiques de la République.

Claire T. raconte qu’elle disposait d’un accréditif à la Banque nationale populaire lui permettant de retirer jusqu’à 50’000 euros par semaine: «Une partie servait à payer des médecins, des coiffeurs, du petit personnel, etc. Et une autre, c’était pour les politiques.» Jusqu’en 2007, les enveloppes transitaient par André Bettencourt, époux de Liliane. L’ancien politicien «arrosait large», de préférence à droite. Souvent invité au domicile des Bettencourt, Nicolas Sarkozy, alors maire de Neuilly, aurait profité à plusieurs reprises de leur prodigalité. Il recevait régulièrement «son enveloppe, une kraft demi-format» après un dîner à la table des Bettencourt.

La comptable se souvient d’un jour précis de mars 2007. Patrice de Maistre, le gestionnaire de la fortune de la milliardaire, devenu celui qui s’occupait des politiques du fait de la maladie d’André Bettencourt, la convoque et lui demande d’aller retirer à la banque une somme «trois fois supérieure à l’habitude, à savoir 150’000 euros». «J’ai refusé, confie-t-elle à Mediapart, en expliquant que mon accréditif ne me le permettait pas. Il s’est énervé, en me disant que la banque ne nous refuserait pas ce service. Je lui ai demandé la raison pour laquelle il lui fallait absolument récupérer un tel montant, et là, il m’a répondu: «Mais enfin, c’est pour financer la campagne présidentielle de Sarkozy! Je dois donner de l’argent à celui qui s’occupe du financement de la campagne, Eric Woerth. Et 50’000 euros, ce n’est pas suffisant.» Patrice de Maistre se serait finalement procuré les 100’000 euros manquants via l’un des fameux comptes suisses (lire encadré).

Le témoignage sent la poudre. «J’en ai marre de voir tous ces gens ne pas assumer leurs responsabilités, raconter n’importe quoi. Il est temps de dire ce qui s’est passé. Et puis, après tout, moi je n’ai rien à me reprocher», a déclaré Claire T. à Mediapart. Licenciée par les Bettencourt, elle est actuellement visée par une plainte pour «vol» de documents.

L’affaire Bettencourt tourne-t-elle à l’affaire d’Etat? «Claire T. est consciente de la gravité de ses propos et prête à les réitérer aux enquêteurs», assure Edwy Plenel, fondateur de Mediapart. Le journaliste estime les allégations de sa source «crédibles» même si elles ne sont pas étayées par des preuves: «Elle donne des réponses précises, des dates, des lieux et des noms qui permettront aux policiers de recouper les informations.»

En déplacement en région parisienne, Nicolas Sarkozy est sorti de sa réserve et a dénoncé hier «la calomnie qui n’a qu’un seul but, salir sans aucune espèce de réalité». Eric Woerth, de son côté, a clamé une nouvelle fois son innocence: «Tout est clair, tout est propre, tout est net!» Accablé par «la cabale qui lui est tombée dessus», le ministre a exclu de démissionner.

Dans les rangs de la majorité présidentielle, l’inquiétude grandit. Le malaise, aussi. Peu habitué à courir derrière les événements, le chef de l’Etat est pressé par ses proches de réagir et de donner des explications aux Français. On le pousse à reprendre l’initiative en anticipant le profond remaniement de son gouvernement promis pour l’automne.

Parmi les observateurs de la vie politique française, le trouble est palpable. Sous le couvert de l’anonymat, l’on évoque «le rapport passionnel» de Nicolas Sarkozy à l’argent: «Il s’est lancé dans le monde grâce à l’argent, il finira à cause de lui.» Les mauvais souvenirs d’élus UMP déjà jugés pour des affaires de financement illégal du parti remontent – Jean-François Mancel, Alain Juppé.

Toujours chargé de l’enquête, le Parquet de Nanterre devra établir la légalité de la campagne du candidat Sarkozy en 2007. La loi sur le financement des partis politiques interdit les dons supérieurs à 4600 eu­ros par campagne et 7500 eu­ros annuels par formation. Les sommes supérieures à 150 eu­ros ne doivent pas être transmises en liquide. Et la loi comporte des failles. «Le fait de pouvoir financer un parti, mais aussi un candidat, permet de multiplier les dons, note un observateur. A cela s’ajoute que nombre d’élus, maires, conseillers régionaux ou députés, créent leur propre mouvement afin de recevoir de l’argent qu’ils reversent ensuite plus haut. Les Français croient que la vie politique de l’Hexagone s’arrête à cinq ou six grands partis; il en existe plusieurs centaines!»

La plupart des membres de l’actuel gouvernement, dont Eric Woerth, ont ainsi lancé leur propre formation. La dernière en date, enregistrée à la mi-juin, est celle de la secrétaire d’Etat aux Sports, Rama Yade, Agir pour Colombes.

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