«Un apprenti sympathique vient de prendre les rênes du pays mais sa «boîte à outils» apparaît déjà bien rouillée et sa bande de copains n’est pas très fiable». Dès les premières lignes, l’éditorialiste du Monde Françoise Fressoz justifie le titre de son passionnant livre d’enquête «Le stage est fini» (Ed. Albin Michel). Nous sommes en mai 2012. L’élu socialiste de Corrèze vient de battre Nicolas Sarkozy – avec un écart bien plus faible qu’il ne le pensait – et d’accéder à l’Elysée. Le Palais est bien grand. Adieu les convulsions sarkozystes.

Place au «président normal», complètement décalé avec le protocole quasi monarchique de son palais et l’extrême centralisation – donc sacralisation – du pouvoir au niveau présidentiel, qui reste la règle en France. La suite est connue: «François Hollande pouvait toujours ramer. Hormis son indéfectible optimisme, il ne disposait pas de beaucoup d’armes pour remonter la pente» commente l’auteure, que l’intéressé a accepté de recevoir au fil du quinquennat.

La communication comme ligne de force

Et après? Quid du stage? Le film «Un temps de président», diffusé le 28 septembre par France 3, toujours disponible sur Internet et rediffusé le 20 octobre, n’apporte guère de réponse. Ou plutôt si: François Hollande a compris l’importance de la communication au point d’en faire la ligne de force de son action. Pas un plan, ou presque, où son jeune conseiller chargé de distiller informations et confidences à la presse, Gaspard Gantzer, n’apparaît pas en train de vérifier des notes, de briefer les journalistes ou de répondre au téléphone. L’Elysée ressemble un peu, sous sa caméra, à une «Star Academy» politique, à l’image de la stupéfiante séquence où la nouvelle ministre de la Culture nommée en août 2014, Fleur Pellerin, apprend de la bouche du président, sur le perron de l’Elysée avant la photo de famille du nouveau gouvernement, qu’elle doit d’urgence recevoir son illustre prédécesseur socialiste Jack Lang (président de l’Institut du Monde Arabe à 73 ans) et aller au spectacle «en disant bien que c’est beau».

Pas une conversation étayée, tout au long du documentaire, sur les questions économiques, la vertigineuse perte de compétitivité française et le cancer du chômage. Une impression tenace d’amateurisme et d’improvisation permanente. L’expression «Tenir la ligne» revient sans cesse, mais jamais lestée d’objectifs précis, chiffrés, quantifiés, datés. S’y ajoutent des images qui font mal, comme celles de l’ancien Secrétaire d’Etat Thomas Thévenoud, nommé en août 2014, qui se répand en embrassades… avant d’être congédié quelques jours plus tard pour non-paiement de ses impôts. Le stage, alors, n’est décidément pas fini.

Des intrigues de pouvoir à désamorcer

Il faut, pour comprendre mieux le film, lire Françoise Fressoz. Car à parcourir ses 250 pages alimentées aux meilleures sources, un fil rouge se dégage: l’essentiel du temps, à l’Elysée comme à Matignon, est en fait consacré à nouer, dénouer, désamorcer des intrigues de pouvoir, en essayant d’utiliser les médias ou d’en limiter les dégâts. Dans le film du réalisateur Yves Jeuland, rythmé par une musique si peu martiale qu’elle confère aux images une allure théâtrale, le premier ministre Manuel Valls apparaît sobre, sévère, concentré. Le livre dévoile, lui, la férocité de son alliance avec l’ancien ministre de l’économie Arnaud Montebourg pour faire tomber le premier chef de gouvernement du quinquennat Hollande, Jean-Marc Ayrault.

Puis sa décision de se défaire sans états d’âme du même Montebourg, devenu un danger par ses harangues proches de la gauche radicale. Sans le pesant protocole, les dorures Elyséennes à foison et le rappel, à l’écrit comme en images, de la séquence présidentielle et régalienne réussie des journées de janvier, après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, François Hollande apparaîtrait presque comme un acteur parmi d’autres de son mandat. Un patron sympathique, souriant, mais effacé, comme toisé par les portraits de ses prédécesseurs. «C’est aussi le choix du réalisateur nuance un journaliste familier du Palais. A force de montrer les moments ordinaires de l’Elysée, de centrer sur la politique intérieure plus que sur la diplomatie, de montrer les moments de réflexion plus que de décisions, tout devient moins solennel».

L’Elysée, une affaire de famille

Le stage est-il fini à l’heure où se profile l’élection présidentielle de 2017 et où le Chef de l’Etat Français – tenaillé par le désir de se retrouver en face se Sarkozy, son «meilleur» adversaire potentiel – continue de battre des records d’impopularité? Pas sûr. Car l’autre trait saillant de l’Elysée, presque caricatural à l’heure où la France peine tant à déverrouiller son économie et à s’attaquer aux situations de rentes qui la paralysent, est l’impression d’une affaire de famille. Le film d’Yves Jeuland aurait mérité des sous-titres. Souvent à l’écran, le conseiller présidentiel Boris Vallaud n’est autre que l’époux de la ministre de l’éducation Najat Vallaud Belkacem. Omniprésent, le secrétaire général de l’Elysée Jean-Pierre Jouyet est l’un des plus proches amis de François Hollande, depuis leur passage à l’ENA, dans la promotion Voltaire dont est aussi issu le ministre des finances Michel Sapin. La liste pourrait s’allonger. La France est gouvernée en vase clos. L’Elysée, malgré tous les efforts de son locataire actuel pour rencontrer de «vrais gens» est îlot plus que navire. On y entend le ressac. Mais l’on y affronte peu les vagues de face.

Le président élu n’est pas là pour engager le conflit avec le pays qui l’a élu

La raison? La peur des fractures. L’Elysée du socialiste François Hollande craint la France. Son locataire actuel sait que la gauche y est minoritaire, et il croit fermement que les partisans des réformes le sont aussi. «Le président élu n’est pas là pour engager le conflit avec le pays qui l’a élu», a ainsi expliqué le Chef de l’Etat Français à Françoise Fressoz. Avant d’ajouter, satisfait: «Je n’ai pas eu de mouvement social. Je le mets à mon crédit». Les images de ce Palais un tantinet suranné, où les ministres papotent et se font la bise prennent alors tout leur sens.

Les réseaux comme image du changement

Dans la France de 2015, même après «Charlie» le sentiment d’urgence bute sur un président convaincu qu’il lui faut en même temps bouger et temporiser, pour ne pas casser. Son empathie naturelle, nourrie par son irrésistible optimisme sert d’emplâtre. La mise en ligne récente du nouveau site de l’Elysée dit la stratégie: médias sociaux, vidéo nourrissent l’impression d’intimité avec le pouvoir. Aux jeunes conseillers Elyséens, poussés en avant et recrutés hors du PS, d’incarner dans les médias et à l’écran le changement, comme jadis la «Génération Mitterrand» du second septennat.

Restent des brèches, comme celle ouverte par le très social-libéral ministre de l’économie Emmanuel Macron, dont l’avenir en politique à gauche se complique un peu plus à chacune de ses saillies contre les «totems» socialistes. «Si Macron devait céder et quitter le gouvernement, ce serait terrible explique Françoise Fressoz au Temps. Il incarne le choc de la réalité, la conviction justifiée qu’il faut changer de braquet». Manuel Valls, le premier ministre martial et réformateur est le grand absent des deux récits, livre et film. Il semble n’avoir d’autre choix que de venir à l’Elysée déjeuner, consulter, informer, négocier, comploter peut-être. «L’appréciation de fin de stage en découle conclut Françoise Fressoz: bonnes intentions mais toujours un train de retard. À l’an III de son règne, François Hollande a pris le risque de bouger moins vite que son pays.»