Lancé lundi de son camp retranché, l’appel du président élu Alassane Ouattara à l’arrêt des exportations d’un cacao représentant 40% des entrées de devises marque un tournant dans son combat contre Laurent Gbagbo. Et pourrait achever d’étrangler financièrement le clan de l’homme régnant depuis onze ans sur le pays. Sur les marchés internationaux, l’appel a été entendu: la tonne de fèves s’est appréciée de 6% en quatre jours, pour se rapprocher des records de 1979.

10% de fèves bloquées

Si les proches d’Alassane Ouattara assurent que 80% des exportateurs se plient à l’embargo exigé jusqu’à fin février, l’impact de la mesure restera limité. «Le gros de la récolte, exceptionnelle, de cette année – la «grande traite» ayant lieu de septembre à janvier – a déjà été acheminé vers les ports et échappe à cette mesure», estime François Ruf, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique (Cirad) à Montpellier. Selon ses estimations, seules 100 000 à 200 000 tonnes – sur une production annuelle de 1,2 million – seront concernées par l’interdiction. Cela sans tenir compte de la contrebande, qui, comme durant la guerre, permettra aux fèves de sortir via le Ghana ou le Burkina Faso. «Cela minimiserait l’embargo, mais n’en permettrait pas moins à Alassane Ouattara de limiter les quantités taxées par le clan Gbagbo, et donc de lui couper les vivres», précise ce spécialiste du cacao ivoirien.

«C’est comme cela que Laurent Gbagbo finira par partir», ajoute-t-il. «Les ressources du cacao sont cruciales» pour payer ces bataillons de fonctionnaires et de gens d’armes, dont les familles permettent au perdant de l’élection du 28 novembre «d’étendre ses soutiens bien au-delà des 30 à 40% de la population acquis à sa cause».

Les industriels hésitent

Principale inconnue, la réaction des acheteurs internationaux. «Hésitants, ceux-ci redouteront peut-être de se retrouver dans le mauvais camp», souffle François Ruf. En Europe, Caobisco – organisation faîtière des chocolatiers représentant des poids lourds comme Nestlé ou Barry Callebaut – indique «ne pas s’opposer à une cessation temporaire des exportations telle que demandée». Réaction identique du géant Mars, qui rappelle que l’interdiction est «soutenue par le gouvernement américain». Les ONG font pression. Le mouvement en ligne Avaaz a lancé une pétition appelant les industriels à «cesser de traiter avec Gbagbo»: 250 000 de ses membres auraient envoyé des messages ayant, selon Avaaz, conduit «six entreprises – dont Cargill – à interrompre leurs approvisionnements». Premier négociant de cacao, l’américain Cargill refuse de confirmer la suspension de ses achats, disant hier «chercher une clarification de la situation».

L’ombre de la «Caistab»

La lutte pour le contrôle de la rente cacaoyère ne date en rien de la décennie Gbagbo. Sous l’ère Houphouët-Boigny – Ouattara fut l’un de ses premiers ministres –, la Caisse de stabilisation des prix agricoles était déjà le bras financier du régime. Datant de l’indépendance, l’organisme «a progressivement conduit à des détournements, ainsi qu’à des réinvestissements sans lendemain». Mais aussi à «la construction de routes ou du système de santé», admet l’expert, arrivé en 1979 dans un pays en plein boom.

Le système se fissure dans les années 1980, la politique de rétention des stocks ne résistant pas à l’effondrement des cours mondiaux et laissant la «Caistab» surendettée. Dix ans plus tard, la Banque mondiale et le FMI auront la peau de cette administration distribuant la rente. Les nouvelles structures parallèles instaurées ensuite par Laurent Gbagbo «ont coûté plus cher que la Caistab et permis des détournements considérables… sans guère de réinvestissements dans les infrastructures», selon l’expert. Et cela «n’a fait qu’étrangler un peu plus les planteurs»: dans les années 2000, en dépit de cours mondiaux au plancher, les ponctions de l’Etat ne cessent d’augmenter. Le journaliste français Guy-André Kieffer paiera de sa vie la dénonciation de ce système opaque.

Le rôle clé des Burkinabés

«En francs constants, les planteurs reçoivent aujourd’hui deux fois moins qu’il y a vingt ans», note François Ruf. Pourquoi ces derniers continuent-ils alors de faire du pays le premier producteur mondial de cacao? «L’agriculture est apparue comme un refuge pour les populations laminées par la crise», explique l’économiste du Cirad. Surtout, les récoltes dépendent des millions d’immigrés du Burkina Faso: beaucoup ont réussi à accéder à la terre et à devenir planteurs, et dépendent eux-mêmes de nouveaux migrants travaillant dans des conditions de misère. Ceux-ci pourraient-ils se déplacer vers les vergers du Ghana? «Oui, les premières données semblent indiquer que le mouvement de balancier est à l’œuvre; même si cela reste difficile à mesurer, ces derniers répugnant parfois à afficher leur origine après leur ostracisation en Côte d’Ivoire.» Une migration qui pourrait sonner la fin du rôle dominant d’Abidjan sur le cacao mondial.