Tout est parti des bords l'Aa. La rivière filant vers les Pays-Bas et bordée de petites maisons grises, en Rhénanie du Nord-Westphalie. C'est dans la petite ville de Bocholt, au charme néerlandais, que l'Allemagne a commencé à bouger, quinze mois avant les législatives anticipées du 18 septembre, qui sont supposées remettre le pays au travail. «Je ne sais pas si l'on doit en être fier, ce qui est certain c'est que nous avons sauvé nos emplois», lâche Andreas Pohl, employé au service réparations de Siemens et délégué du syndicat IG Metall.

En juin 2004, Siemens menaçait de délocaliser vers la Hongrie quelque 2000 places de travail des usines de Bocholt et de Kamp-Lintfort (à 70 km de là). Mis sous pression, IG Metall acceptait, après un long bras de fer, de renoncer à la semaine de 35 heures et de passer aux 40 heures hebdomadaires, pour le même salaire. Au passage, les employés renonçaient aussi au pont de fin d'année. Mais les emplois étaient sauvés jusqu'en 2006.

Andreas Pohl est un peu stressé, ce lundi matin. Avec le responsable local d'IG Metall, Heinz Cholewa, il court d'une réunion à l'autre. C'est que depuis le rachat de la division déficitaire des téléphones sans fil par le taïwanais BenQ, les quelque 2400 employés de Siemens à Bocholt étaient sur des charbons ardents. Seraient-ils compris dans le transfert, qui touche surtout l'usine voisine de Kamp-Lintfort, où sont fabriqués les portables? Et au prix de combien de licenciements?

«Une fois de plus, nous nous en sortons bien», soupire Heinz Cholewa. La décision vient de tomber. Pas de licenciement à Bocholt, mais Kamp-Lintfort s'en sortira moins bien. Trois cents personnes du site de Bocholt passeront finalement chez BenQ, le reste des effectifs sera intégré dans une nouvelle société qui deviendra une filiale du holding Siemens. Heinz Cholewa, qui avait déclenché la colère, ou du moins l'incompréhension des syndicalistes européens en acceptant les conditions de Siemens, voit ses choix douloureux récompensés. «A un moment donné, les hommes doivent passer avant l'idéologie. C'est le sort de milliers de familles qui est en jeu. Si nous n'avions pas accepté des compromis difficiles, Siemens n'existerait plus ici», constate-t-il. IG Metall a perdu du coup 70 adhérents. «Mais il n'y a pas eu davantage de vagues. Le nouveau parti de gauche d'Oskar Lafontaine ne décolle pas ici et n'a pas pu profiter de la crise», admet le responsable syndical.

«Ce fut une rupture de la part des syndicats. Depuis on parle du modèle Bocholt lorsqu'une entreprise échange la sécurité de l'emploi contre une augmentation de l'horaire de travail», analyse Gregor Hochrath, président de la CDU locale et animateur d'un bureau de conseils pour l'emploi. Un peu partout en Allemagne, à Hambourg, chez Opel, chez Philips, et même dans la fonction publique, la flexibilisation des horaires, voire l'augmentation du nombre d'heures sans compensation, s'impose en silence mais non sans douleur.

Vote chrétien-démocrate

Rien d'étonnant à ce que le mouvement soit parti de cette région très catholique et traditionaliste proche de Munster. A Bocholt, on est pragmatique. Traditionnellement, les gens votent chrétien-démocrate à une très large majorité. «Le jour où nous ne parviendrons plus à faire passer notre député, toute l'Allemagne sera perdue pour la CDU», rigole Gregor Hochrath. Mais l'an dernier, lors des municipales, les électeurs de Bocholt ont élu un conseil municipal noir et un maire rouge, Pieter Nebele, un notable du SPD très populaire.

Bocholt la coquette, avec son joli hôtel de ville Renaissance, n'a rien de commun avec les villes profondément traumatisées et en perte de vitesse que connaît la Ruhr toute proche. Aux 26% de chômeurs de Gelsenkirchen, aux 19% de Bochum ou de Dortmund, Bocholt oppose un 7% très en dessous de la moyenne du Land. La ville a su transformer assez tôt son industrie textile. Aujourd'hui, elle offre quelque 27 000 emplois industriels. Surtout dans la construction de machines et d'éoliennes. Et c'est bien pourquoi le départ de Siemens, seule industrie de l'électrotechnique, aurait été un terrible appauvrissement pour sa diversification.

«L'emploi est bien le thème unique de la campagne électorale. Comme ailleurs en Allemagne, cette peur domine les débats», admet Gregor Hochrath. Mais il n'est pas question de faire du «modèle de Bocholt» une expérience exportable. «Si la CDU s'est imposée comme la plus capable de résoudre les problèmes liés au chômage et à la remise en marche du pays, c'est parce que nous proposons d'abord de diminuer les coûts du travail en abaissant les charges annexes, y compris les cotisations sociales», ajoute-t-il. Mais si les salariés sont contraints parfois d'accepter des réductions de salaire ou des semaines plus chargées, «cela ne doit pas devenir une généralité. Il faut une solution négociée pour chaque entreprise. On ne veut pas devenir la billig Deutschland», l'Allemagne à bas prix.