La Cité ardente, la ville de Liège, au sud-est de la Belgique, observera une minute de silence ce mercredi à la mi-journée en ce «lendemain de terreur», selon l’expression de RMC. Car «le bilan s’est encore alourdi après la fusillade […] ce mardi: 5 morts, dont le tireur, et plus de 120 blessés. Les victimes sont deux adolescents de 15 et 17 ans, une femme de 75 ans et un bébé de 17 mois. Et ce mercredi matin, on apprend, via le Parquet de Liège, que les policiers ont découvert le corps d’une femme dans un hangar appartenant au tireur, […] qui aurait aussi versé une importante somme d’argent sur le compte en banque de sa compagne. De quoi ajouter au mystère. Seule certitude, [il] avait déjà eu affaire à la justice belge une vingtaine de fois.»

Dans la foulée, c’est un témoignage bouleversant qu’a livré à La Dernière Heure Olivia hier soir dans le couloir des soins intensifs de l’hôpital où son fils Gabriel, le fameux bébé, «a été transféré mardi en fin de journée. «Il n’y a plus d’espoir pour mon enfant. Les médecins nous ont annoncé qu’il allait nous quitter d’un instant à l’autre, qu’il lui restait une heure, peut-être un peu plus. Ils nous ont demandé de lui dire au revoir.» Malgré cette terrible nouvelle, Olivia a trouvé la force de nous parler. […] «Gabriel, c’était le petit dernier. Le garçon que nous désirions tant.»

Alors «pourquoi?» se demande en toute logique le quotidien bruxellois Le Soir dans son éditorial du jour. «Liège a droit à une réponse.» Car «l’actualité est assassine et cruelle. Avouons que tous, mandataires politiques, responsables d’entreprises, simples citoyens et même… journalistes, nous aspirions à une fin d’année dans la sérénité au terme d’une interminable crise institutionnelle et d’une année sociale et économique calamiteuse.» Eh bien non, même après que l’on a parlé d’«un acte isolé et personnel», cette explication «ne sera pas longtemps suffisante. Les réseaux sociaux regorgent déjà d’allusions haineuses à propos des origines du tueur, de son long parcours criminel ou de la «légèreté» dont aurait fait preuve la justice à l’égard d’un homme […] notamment réputé pour sa connaissance des armes à feu.»

Les questions restent donc nombreuses, selon RTL: «Qui était [le tueur]? Pourquoi a-t-il commis cet acte abominable? Est-ce parce qu’il devait être auditionné par les services de police? S’est-il vraiment suicidé? Aurait-il dû purger toute sa peine? Certains signes auraient-ils pu faire craindre qu’il soit capable d’un tel geste?» D’autant qu’il était «connu des services judiciaires, précise la RTBF. Une perquisition avait été menée à son domicile, rue Bonne-Nouvelle, à Liège. Les enquêteurs recherchaient alors des plants de cannabis et avaient finalement découvert des armes. Il avait été condamné en septembre 2008 à 58 mois de prison ferme pour avoir détenu 9500 pièces d’armes et une dizaine d’armes complètes ainsi que la culture de 2800 plants de cannabis dans le cadre d’une association de malfaiteurs.»

Là, «les enquêteurs avaient trouvé un véritable arsenal, que détaille Nord-Eclair: un lance-roquettes Law vide, un fusil MP40 avec viseur laser, un AK47, une autre Kalachnikov, un K31 [une arme pour tireur d’élite], un fusil FAL avec bipied et lunette, des fusils à pompe, des pistolets-mitrailleurs et des milliers de cartouches. En outre, l’atelier recelait des dizaines de pièces détachées. [Le tireur] était en effet capable de démonter et de remonter une arme les yeux fermés. Il avait mis ses qualités professionnelles en évidence en confectionnant des silencieux pour ses armes.»

On l’a dit, «le drame de Liège a évidemment eu un écho particulier sur les réseaux sociaux. Et des appels aux rassemblements ont vite été lancés, lit-on sur le site 7 sur 7. Outre les divers témoignages d’utilisateurs ou messages de condoléances aux victimes, un groupe suscite l’indignation. Une invitation à une «marche blanche» pour le tueur de Liège vient d’être mise en ligne sur le réseau social Facebook. On ne sait s’il s’agit d’une blague de mauvais goût ou d’une réelle intention de la part de son initiateur qui «exige de Willy Demeyer [le bourgmestre de Liège] une marche blanche pour cet ange du ghetto [sic] parti trop tôt» et qui n’hésite pas à affirmer que [le tueur] a été «assassiné». De nombreux messages d’indignation ont critiqué cette initiative et certains utilisateurs n’ont pas hésité à dénoncer auprès de l’hébergeur le caractère inapproprié de cette démarche.»

Et puis il y a cette vidéo, «tournée à l’aide de son téléphone portable, qu’exhibe Zack Nasri, un étudiant de 18 ans» qu’a rencontré La Voix du Nord sur le terrain. «On l’entend dire goguenard à ses amis: «On aime bien le danger.» Zack en sourit, un peu gêné, quatre heures plus tard. Mais les images qui suivent montrent un gigantesque mouvement de foule, courant dans tous les sens quand des balles d’une kalachnikov AK 47 balaient aveuglément la place Saint-Lambert. On perçoit distinctement des détonations et des hurlements sur le document. L’horreur absolue dans un endroit aussi familial.» Et comme souvent, «dans l’affolement, les rumeurs les plus dingues circulent. Il y aurait deux, voire trois assassins. Sur la foi de témoignages paniqués, une chasse à l’homme est même lancée par la police liégeoise et l’on entendrait des coups de feu dans une rue adjacente. La galerie commerciale est envahie. On se bouscule. Des magasins baissent leur rideau précipitamment. Une école boucle ses portes et ses 400 élèves. En fait, il n’en est rien. Le tueur a agi seul et au bout d’un quart d’heure de terreur, retourne un revolver contre lui. Une balle dans la tête. Radical.»

«Très vite, confirme Paris Match, relayées dans les médias et sur Internet, «les rumeurs partent dans tous les sens: «l’individu est mort», «il s’est suicidé», «mais non, c’est un sniper qui l’a abattu», puis «attention il n’était pas seul, il y en a d’autres», «il y a des coups de feu place Cathédrale, des blessés place Saint-Paul, des arrestations rue Saint-Gilles», «les écoles ferment leurs portes», «les parkings sont interdits d’accès»… Quelle panique, tout était amplifié!» raconte une employée de la Fnac. A chaque fois, la foule prise de panique court dans la direction opposée.»

Sur le site Atlantico.fr, enfin, Eric Verhaeghe, né en Belgique, revient sur le tragique événement, et tente de l’expliquer par la misère qui touche le peuple belge depuis des années. «On me pardonnera de m’épancher, j’espère, sur l’émotion et la douleur après le carnage qui a dévasté Liège, la ville où j’ai grandi, écrit-il. Toutes les images qui ont défilé devant les écrans sont chères au cœur des Liégeois, et sont pour eux une immense souffrance. La place Saint-Lambert où les corps sont tombés est le carrefour de tous les habitants, et le cœur historique de la Cité ardente.» C’est pour lui le résultat d’une «lente déshumanisation», qui «a commencé en 1914. Le centre de Liège comptait alors 165 000 habitants. Il en compte à peine 120 000 aujourd’hui. Une première occupation a saigné à blanc cette ville pourtant si fière de sa francité et de son succès industriel. […] Beaucoup de Liégeois ignorent probablement que c’est en 1937 que Liège a pris l’habitude de fêter le 14 juillet. Le roi Léopold III, père d’Albert II, avait auparavant dénoncé l’accord de coopération militaire franco-belge et avait massé ses troupes le long de la frontière française pour éviter toute intervention préventive de l’armée républicaine contre le nazisme.

«Les Liégeois, poursuit-il, fidèles à une tradition séculaire, jugèrent alors bon de rappeler que leur attache véritable n’était pas à Bruxelles, mais à Paris. Depuis près d’un siècle une majorité municipale sans alternance a jugé utile d’éventrer la ville et d’en détruire le patrimoine comme pour mieux occulter ce qui fut la grandeur de l’ultime cité francophone avant le Rhin. Le chômage galope. La pauvreté sévit. La vie y est dure. Et maintenant, le sang a coulé. Celui d’honnêtes gens frappés par des décennies de malédiction. Celui d’une mémoire qu’on a étouffée. Espérons que ce qui a frappé les Liégeois ne puisse frapper n’importe où, dans nos contrées dévastées par trente ans de déclin.»