A supposer qu'on puisse manier l'ironie en de telles circonstances, on pourrait dire que le passe-temps favori en Macédoine est désormais le décompte des réfugiés. Mais toutes les additions n'y changent rien, il paraît à peu près impossible de s'y retrouver. Au quinzième jour de la guerre, la confusion régnait mercredi à Skopje sur la dispersion des exilés.

Mardi encore, un délégué du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR) estimait qu'il faudrait «des jours, voire des semaines» pour débloquer la situation de Blace, ce camp improvisé à la frontière entre la Macédoine et le Kosovo où végétaient des dizaines de milliers de Kosovars, expulsés en grande majorité de Pristina. Vingt-quatre heures plus tard, il n'y a plus personne sur place. Seuls des vêtements abandonnés et des immondices à perte de vue témoignent encore de l'univers de désolation qui a existé ici durant cinq jours et cinq nuits. C'est que le gouvernement macédonien a pris le taureau par les cornes, organisant une gigantesque opération d'évacuation, plus ou moins (mal) coordonnée avec les organisations humanitaires internationales.

«Au total, 125 000 réfugiés sont entrés en Macédoine depuis le début des frappes aériennes, explique Paula Ghedini, porte-parole du HCR à Skopje. La moitié ont été «absorbés» dans des familles d'accueil albanaises. Il en restait 65 000 à Blace. Parmi ceux-ci, nous savons que 30 000 se trouvent désormais en sécurité dans les camps de Brajda et de Stenkovac (montés par des soldats français, italiens et britanniques de l'OTAN, mais gérés par du personnel humanitaire, n.d.l.r.), où leur parvient l'aide alimentaire et médicale nécessaire. Quelque 7400 personnes sont dans d'autres camps de toile dans le pays, 1500 ont été expédiées par avion en Turquie sans leur consentement et 630 en Allemagne sur la base du départ volontaire. Nous avons aussi appris que les autorités macédoniennes en ont transporté 10 000 vers l'Albanie en bus.»

Paula Ghedini conclut ses calculs en précisant qu'«il s'agit là d'une sacrée dispersion». Manière de dire que les ONG n'ont pas encore vraiment réussi à imposer leur présence, et leur savoir-faire, aux autorités macédoniennes. Pressées de régler le problème, celles-ci ont très souvent «oublié» d'enregistrer les réfugiés, séparant parfois les familles de rescapés du Kosovo. Il sera d'autant plus difficile de procéder aux indispensables regroupements familiaux. Pour les ONG, la précipitation de l'évacuation de Blace n'est pas vraiment une surprise. «Les Macédoniens n'ont pas arrêté de nous mettre les bâtons dans les roues depuis que nous sommes ici», commente un délégué de Médecins du monde. Plus grave, le HCR estime de 20 000 à 50 000 le nombre de réfugiés contraints par les forces serbes à rebrousser chemin depuis Djeneral-Jankovic, le poste frontière yougoslave qui fait face à Blace. On ne sait rien de leur sort. Ni où ils se trouvent ni s'ils sont l'objet de vengeance. Depuis l'annonce par Belgrade d'un cessez-le-feu unilatéral, il semble en effet que la nouvelle stratégie militaire des Serbes consiste à repousser les exilés à l'intérieur du Kosovo, peut-être pour s'en servir comme boucliers humains. Une technique qui rendrait plus difficile les frappes de l'OTAN sur les colonnes de blindés. Mercredi, un ciel d'azur et un soleil de plomb irradiaient les Balkans, des conditions idéales pour des attaques aériennes au sol. En milieu de journée, nous avons entendu une très forte déflagration à quelques encablures de la frontière, avant d'apercevoir un chasseur de l'Alliance filer à basse altitude. Si aucun témoignage, aucune image ne permet de se faire une idée de l'étendue des dégâts, tout indique cependant que l'OTAN a passé à la vitesse supérieure, profitant de la fenêtre météo favorable ouverte depuis deux jours. Les troupes au sol et les chars sont particulièrement visés.

Soupçon d'espoir

Au nord de Skopje, les camps de Stenkovac et de Brajda sont désormais bondés. Les conditions sanitaires y sont bien évidemment sans comparaison possible avec le cloaque de Blace. Parmi les réfugiés, un soupçon d'espoir prend parfois le dessus sur la résignation. Il y a foule autour des techniciens de Télécoms sans frontières, qui autorisent chacun à passer un coup de fil de deux minutes et à en recevoir un autre de cinq minutes pour tenter de réunir virtuellement les familles égarées. «Nous avons trois valises de transmission satellite Inmarsat, mais il en faudrait cinq fois plus pour satisfaire la demande. Une fois que l'on a sauvé la vie des gens, les télécommunications constituent la deuxième action la plus importante de l'aide humanitaire», note Jean-Paul Cazenave, de France Télécom, qui reconnaît vivre des instants «forts, mais pénibles, au fur et à mesure des bonnes ou des mauvaises nouvelles». Le gouvernement macédonien a presque réglé son problème de réfugiés, mais il compte désormais quelques dizaines de «camps palestiniens» sur son territoire.