Le canon a cessé de tonner quelques heures, et l'hémorragie de la population de Mogadiscio a commencé aussitôt. Profitant d'une accalmie subite, au quatrième jour de bombardement de la ville par l'armée éthiopienne, dimanche 1er avril, la foule fuit la zone à cheval sur le nord et le sud de la ville où ont lieu, depuis jeudi, les combats entre les troupes d'Addis-Abeba et les insurgés somaliens.

Les combats commencés en pleine nuit avaient bloqué un tiers de la capitale sous les bombes. Dimanche, alors que l'artillerie lourde et les rafales se sont interrompues, personnes et biens se sont entassés sur tout ce qui roule, des camions aux brouettes, pour fuir la zone. Sur Industrial Road, où les combats ont été féroces et les bombardements éthiopiens intenses, des voitures pleines de femmes et d'enfants ont pris la poudre d'escampette.

Du quartier Tawfiq jusqu'à l'usine de spaghettis, dans un large périmètre autour du stade, le pilonnage éthiopien à l'artillerie lourde et aux roquettes Katioucha ne s'est pratiquement pas interrompu, plusieurs jours durant. Dans ces quartiers, tous les bâtiments ont été touchés, y compris l'Hôpital Arafat, dont la façade et les communs portent d'immenses trous béants, et où des patients et des médecins ont été blessés par des éclats. A présent, dans cette partie de Mogadiscio, des dizaines de milliers de personnes fuient en longues colonnes humaines.

Passant sans détourner le regard devant les maisons éventrées, les toits brisés, les camions militaires carbonisés et les restes d'un incendie qui fument encore, Mulki Halad Hassan, soigneusement voilée de noir, marche à grands pas avec ses deux frères. Pour tout bagage, ils emportent un pot à lait en fer-blanc et trois sacs plastique. Ils n'ont aucune idée de l'endroit où ils coucheront ce soir, s'efforçant seulement de fuir ces quartiers de Mogadiscio où passent les lignes de front. «Depuis jeudi, on ne pouvait pas sortir de notre maison. Hier, surtout, les BM [ndlr: roquettes Katioucha] tombaient comme de la pluie, elles détruisaient le quartier, bloc par bloc. C'était l'enfer! Nos voisins ont été tués. Nous ne savons pas où sont nos parents», explique l'adolescente. Le temps presse, des détonations retentissent non loin, la trêve semble bien précaire.

L'odeur des cadavres corrompt l'atmosphère. Ici, deux soldats éthiopiens déjà difformes. Là, un vieillard tombé en tentant de se protéger derrière un fût rouillé. D'autres corps se trouvent encore dans les ruines de leur maison ou dans les ruelles adjacentes, où ne restent plus que des chèvres, qui broutent les épineux hérissés de sacs plastique. Sur Industrial Road, constellée d'éclats et d'épaves noircies, le vent pousse la photo roussie d'un officier éthiopien en uniforme, l'air solennel, enlaçant sa femme ou sa bonne amie. Le cliché vient d'un des camions de l'armée détruits au lance-roquettes par les insurgés. Le plus proche était chargé de monceaux de boîtes de conserve, destinées aux forces éthiopiennes qui tiennent le stade de football, à une centaine de mètres.

Tout le périmètre est théoriquement contrôlé par les forces éthiopiennes. Cependant, les deux adolescents aux poitrines bardées de chargeurs qui viennent de sortir d'un abri se réclament de la mukhawama (résistance) - nouveau nom de l'insurrection regroupant combattants islamistes et miliciens des clans opposés au gouvernement fédéral et à ses alliés éthiopiens. L'un d'entre eux explique, souriant, combattre «pour la religion et pour la Somalie». Un minibus pile, bourré d'hommes en armes. Leur commandant, «chef de la sécurité» du secteur, ne semble nullement inquiété par la proximité des positions éthiopiennes: «Avec les Abyssins [ndlr: Ethiopiens], nous nous battons face à face depuis quelques jours, mais les fronts n'ont pas bougé. Quand ils bombardent, on disparaît. Dès qu'ils arrêtent, on les attaque.»

La pluie d'obus s'est interrompue, dimanche, lorsqu'un cessez-le-feu a été décidé par les responsables de sous-clans avec une forte dominante Ayr, qui se présentent comme les représentants de l'ensemble clanique plus vaste des Hawiye. Alors même que se réunissent ces responsables dans une villa du nord de la ville, on continue de tirer dans le voisinage. «Ça, c'est de la Zu, du 50 mm, c'est très bon», commentent des vieillards. L'arme antiaérienne, en Somalie, n'est jamais utilisée contre les avions, mais montée sur le plateau arrière des camions pour constituer de redoutables machines à tuer roulantes. Enfin, le «porte-parole du clan Hawiye», inconnu deux semaines plus tôt, annonce un cessez-le-feu avec l'armée éthiopienne.

Le gouvernement n'a pas été associé aux discussions. Ses forces avaient été étrillées par les insurgés dix jours plus tôt. L'armée éthiopienne a donc dû employer les grands moyens. Depuis quatre jours, le gouvernement et son président, Abdullahi Yusuf, font de la figuration en attendant de voir quel genre de pouvoir ils pourront ramasser dans les ruines de Mogadiscio.

Depuis l'Hôtel Ambassador, qu'il ne quitte pratiquement plus, Hussein Mohamed Hussein, le porte-parole du président, affirme que toute négociation est impossible avec les insurgés: «Ce sont des islamistes qui tentent de se faire passer pour des représentants du clan Hawiye. Il n'y a que deux solutions avec ces gens-là. Soit les tuer, soit les emprisonner.»