Meurtres, torture, décapitations, pédopornographie, propos racistes: voici le quotidien des modérateurs de contenus au sein de l’entreprise d’informatique américaine Cognizant, engagée par la plateforme Facebook. Chaque jour, près de 1000 personnes sont chargées d’examiner et de filtrer les contenus signalés pour violation des normes du réseau social, à raison de dix secondes par publication.

Le site américain The Verge a publié lundi une enquête alertant de leurs conditions de travail déplorables, avec un impact durable sur leur santé mentale. D’après la douzaine de personnes interviewées sous couvert d’anonymat, une «ambiance au bord du chaos» règne dans les locaux situés à Phoenix. «A force d’être confrontés à ce genre de vidéos, certains employés se droguent à l’heure des pauses pour oublier, en faisant des blagues morbides sur le suicide. […] D’autres ont des relations sexuelles avec leurs collègues, notamment dans les cages d’escalier», rapporte le journaliste Casey Newton.

Des conditions salariales précaires

Les différences de salaires au sein de l’entreprise n’arrangent rien. Les modérateurs seraient payés 28 800 dollars par an, soit près de huit fois moins que le salaire moyen des autres employés. Sans compter des contrats de travail extrêmement précaires. «Ils peuvent être licenciés d’une semaine à l’autre s’ils commettent des erreurs. Ceux qui restent craignent que d’anciens collègues ne viennent se venger, ce qui est déjà arrivé», ajoute Casey Newton. Sujets aux crises de panique, les modérateurs affirment aussi avoir l’interdiction de parler de leurs conditions de travail avec leurs proches, «accroissant leur sentiment d’isolement et d’anxiété».

Largement partagée depuis hier, l’enquête a provoqué plusieurs réactions sur les réseaux sociaux. «J’ai demandé à un ami qui a récemment travaillé chez Cognizant si tout cela était vrai. Il m’a répondu: plus vrai que nature», a écrit un internaute. «La prochaine fois que vous irez sur Facebook, rappelez-vous qu’un modérateur a filtré tout ce que vous ne voulez pas voir pour gagner un salaire misérable. C’est honteux de faire de l’argent sur la santé mentale des gens», a réagi un autre. «Quel reportage choquant. Je méprise Mark Zuckerberg», pouvait-on également lire.

Exposés aux théories conspirationnistes

Tout aussi inquiétant, l’enquête signale également plusieurs cas d’adhésion à des théories conspirationnistes, présentes en nombre sur le web. Ainsi, certains modérateurs commenceraient à remettre en cause l’Holocauste, les attentats du 11-Septembre ainsi que la forme de la Terre. «A force de visionner ce genre de vidéos en masse, ils se laissent convaincre par des théories marginales», déplore Casey Newton.

Ce n’est pas la première fois que les conditions de travail de ces employés sont pointées du doigt. En août 2018, la chaîne de télévision Arte avait diffusé une enquête sur la détérioration de la santé mentale des modérateurs de contenus de Facebook aux Philippines. Un mois plus tard, une ex-modératrice américaine avait porté plainte contre la plateforme pour avoir souffert de stress post-traumatique. Ce à quoi Facebook avait répondu: «Nous reconnaissons que ce travail peut être difficile. C’est pour cela que nous prenons très à cœur de soutenir nos modérateurs en commençant par leur formation ainsi qu’un soutien psychologique.»