Colombie

L'«Enfer sur terre» au cœur de Bogota

Des dizaines de mineurs contraints à la prostitution ont été découverts à quelques centaines de mètres du palais présidentiel

Des box de deux mètres carrés à l’odeur répugnante, tapissés de vieux journaux, où traînaient peluches et doses de drogue. C’est le spectacle sordide découvert samedi au cœur de Bogota, la capitale de la Colombie, par les quelque 2500 policiers et enquêteurs chargés d’investir le quartier du «Bronx», quelques rues aux allures de marché persan, abandonnées depuis des années aux mafias. Et dans ce décor lugubre se cachait une réalité humaine terrifiante…

Les 300 fonctionnaires de protection de l’enfance qui accompagnaient la police sont tombés sur 142 enfants et adolescents enfermés dans les dédales sombres des bâtiments et, parmi eux, 70 filles au moins forcées à se prostituer pour satisfaire leurs addictions. Un homme de 21 ans, consommateur de drogue mais soupçonné par les trafiquants d’être un informateur, a été retrouvé enchaîné et affamé. Enfin, des taches de sang humain et des chiens en cage semblent témoigner de l’existence de centres de torture au service des caïds du secteur.

Depuis plusieurs semaines, les médias s’inquiétaient de l’existence de ce «supermarché de la drogue» où des dizaines de collégiens, de 12 ans parfois, se perdaient pendant plusieurs jours. Les quelques rues couvertes de toits de zinc, surveillées par les hommes de main de trafiquants en tout genre, restaient inaccessibles au commun des citoyens: s’était formée là, selon le maire de centre droit Enrique Peñalosa, une «république indépendante du crime».

Les forces de l’ordre, de leur côté, étaient en alerte depuis des mois. Des enquêteurs judiciaires avaient été séquestrés et torturés dans le secteur en mai 2015. Un étranger kidnappé avait réussi à s’enfuir par les toits en novembre sous l’œil d’une caméra: les dealers auraient exigé une rançon en échange de cet Européen, attiré au départ par la drogue bon marché. Une association de défense des mineurs, la Corporation Anne Franck, avait accumulé les dénonciations de viols à l’encontre de mineurs. Dans ce document, intitulé «L’Enfer sur terre», une jeune fille raconte qu’elle en est arrivée «à devoir soutenir des relations sexuelles avec beaucoup d’hommes différents en échange d’une dose de crack».

Des découvertes accablantes

Le scandale était parvenu aux oreilles du maire de gauche sortant, Gustavo Petro. «Des filles qui ne paient pas leurs dettes de drogues sont forcées à se prostituer par la mafia dans le Bronx», avait-il reconnu, alors qu’il se trouvait toujours en exercice. Mais malgré quelques mesures pour l’accueil des sans-logis du secteur, aucune action de démantèlement n’avait été menée. Informés par les réseaux sociaux et le simple bouche-à-oreille, des jeunes en quête de basuco, une forme locale de crack, continuaient d’affluer à leurs risques et périls. «La République indépendante» continuait d’exercer. Et ce à six rues du parlement, du Palais de Justice et du Palais présidentiel où dort le chef d’Etat, le libéral Juan Manuel Santos.

Face à l’ampleur des découvertes, le Commandant de la police de la capitale, Hoover Penilla, a présenté des excuses «pour avoir permis que tout aille aussi loin.» Plus accablant encore: l’officier a dû rappeler la corruption de certains de ses hommes: 15 d’entre eux avaient été arrêtés en février pour leurs liens avec la mafia. Pour éviter cette fois les fuites, près de 90% des agents mobilisés samedi avaient été amenés dans d’autres villes du pays.

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Les jours qui ont suivi la descente de police ont été tourmentés. Plusieurs batailles rangées ont opposé les sans-logis expulsés du secteur aux forces de l’ordre. Des affrontements apparemment organisés par quelques anciens caïds du secteur.

Le maire prévoit de détruire plusieurs bâtiments afin de réhabiliter le quartier. Lors d’un premier mandat, de 1998 à 2000, il avait déjà engagé la destruction d’un endroit semblable, le Cartucho, où s’édifie désormais un vaste parc cimenté. Mais trois à quatre quartiers différents, pour certains à quelques rues de là, revendiquent déjà aujourd’hui le titre de «nouveau Bronx».


Le «Bronx» de Bogota: drogue, prostitution et prise d’otages

Le «Bronx» de Bogota se compose de quelques pâtés de maison situés entre les rues 9 et 10 et les routes 15 et 15a de la capitale colombienne. Il est formé d’anciens immeubles bourgeois abandonnés par leurs propriétaires lors de la terrible vague de violences qui a frappé la Colombie en 1948 et réoccupés rapidement par des pauvres venus des quatre coins du pays. Une population qui n’a pas pu empêcher le délabrement du quartier, puis son passage aux mains de criminels.

Plusieurs bandes, composées de plusieurs dizaines d’hommes de main, ont régné ces dernières années sur le secteur. Elles ont prospéré en convertissant l’endroit en centre de fêtes débridées où ceux qui cherchaient à se fournir en drogue ou à multiplier les aventures sexuelles pouvaient espérer le faire sans aucune restriction, parce qu’à l’abri de la police et de la loi.

L’endroit a attiré de nombreux jeunes, souvent mineurs. Certains y passaient une nuit, d’autres un week-end, pour en ressortir au petit matin ou le dimanche après-midi. Mais gare à ceux qui ne parvenaient pas à payer leurs doses ou leurs passes ou qui, plus simplement encore, avaient le malheur d’attirer la convoitise des gangs. Ils subissaient alors de la pire des façons les inconvénients des zones de non-droit.

Les criminels prenaient possession d’eux et, «pour se rembourser» contraignaient les filles à se prostituer ou retenaient les étrangers en otage jusqu’au paiement d’une rançon. A en croire la police colombienne, ils auraient aussi exécuté nombre de malheureux. Et là aussi avec une cruauté inouïe: en utilisant notamment des chiens affamés.

(Etienne Dubuis)

 

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