Grand, mince, le visage barré d'une petite moustache et traversé par des yeux clairs, Bachar el-Assad a le physique rassurant d'un jeune communiant sans histoire. Sa photo, reproduite par milliers d'exemplaires à travers Damas, n'a, a priori, rien d'effrayant ni d'intrigant. Mais, en réalité, c'est un véritable mystère qui enveloppe ce jeune président syrien, arrivé au pouvoir en 2000, à la fois tenté par les réformes et le dialogue avec l'Occident, sans renoncer pour autant au contrôle de la société et aux vieilles alliances régionales de son pays.

Rien ne prédestinait ce numéro trois de la fratrie des Assad à prendre la succession de son père, Hafez, le «lion» en arabe. C'est, selon la coutume, son aîné, Bassel, qui se préparait à devenir président. Mais la mort de ce dernier, dans un accident de voiture, en 1994, change rapidement le cours de sa vie. Installé à Londres, où il poursuit des études d'ophtalmologie, le jeune Bachar est alors vite rappelé au pays. Tout se précipite. En quelques mois, le voilà qui doit suivre une formation militaire accélérée, pour être propulsé au rang de capitaine et succéder à Bassel à la tête de la garde présidentielle. Quand Hafez el-Assad ferme les yeux pour toujours, six ans plus tard, en juin 2000, le parlement syrien amende la Constitution pour abaisser l'âge minimum du candidat à la présidentielle qui passe de 40 à 34 ans. Bachar, qui aura 35 ans le 11 septembre suivant - est élu président de la République par référendum, le 10 juillet.

Formé en Occident, il arrive avec des idées d'ouverture et de réformes. Sa femme, la belle Asma al-Akhras, banquière chez JP Morgan, est une des premières à l'encourager dans ce sens. Des forums de discussion naissent à travers le pays. Des prisonniers politiques sont libérés. La pression des services de renseignement se fait plus discrète. L'espoir envahit la société syrienne. Ces frémissements démocratiques se doublent d'une libéralisation économique qui favorise les investissements étrangers.

Mais les fleurs du «printemps de Damas» se fanent en moins d'un an. La chape de plomb retombe, aussi rapidement qu'elle avait disparu, sur les intellectuels, les opposants, les journalistes et les blogueurs. La répression, le week-end dernier, de la mutinerie de la prison de Saydnaya, à une quarantaine de kilomètres au nord de Damas, en est l'illustration la plus récente.

Que s'est-il passé? Le jeune Bachar a-t-il eu peur de sa propre politique ou bien n'a-t-il pas pu aller jusqu'au bout de ses ambitions? «Il n'avait peut-être ni la légitimité suffisante ni le pouvoir suffisant pour imposer ses idées», remarque un chercheur français spécialiste de la Syrie, qui préfère ne pas donner son nom. «Il a certainement dû faire des concessions sous la pression de la vieille garde du système, nombreux à craindre un changement trop radical qui pourrait devenir incontrôlable et remettrait en question leur pouvoir», surenchérit un diplomate occidental. Bachar est, en effet, loin d'être l'unique décideur dans son pays. Il doit compter avec les apparatchiks du parti Baas, les responsables des multiples services de sécurité, les hauts fonctionnaires..., acteurs incontournables d'un système complexe et opaque dominé par la minorité allaouite et difficile à décrypter.

Pour mieux comprendre ce changement de ton, il faut également le replacer dans le contexte international. En 2001, les pressions américaines se font de plus en plus pressantes dans la région. L'année suivante, George Bush finit par placer la Syrie dans «l'Axe du mal». A Damas, les ténors du régime se sentent en danger. La crainte d'une révolution orange est palpable. C'est désormais la sauvegarde du régime qui prime avant tout. Et les libres penseurs en font tristement les frais.

Diabolisé par Washington, le régime de Damas apprend à ne compter que sur lui-même. Et à renforcer ses alliances régionales. Comme celle avec la République islamique d'Iran, qui remonte à la révolution de 1979. Face à l'embargo américain, ces deux pays tissent, au fil des années, de profonds liens économiques qui dépassent leur simple mariage d'intérêt politique. Après l'assassinat, en 2005, de l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, dans lequel la Syrie est souvent montrée du doigt, Bachar el-Assad a par ailleurs dû encaisser le retrait humiliant de son armée du Liban, sous la pression populaire et celle du Conseil de sécurité de l'ONU.

Mais pour permettre au système de durer, Bashar el-Assad est aujourd'hui friand de concessions stratégiques. Depuis un an, Damas a réchauffé ses relations avec la Turquie. La Syrie a participé à la conférence d'Annapolis organisée par George Bush l'automne dernier. Elle a ouvert des négociations indirectes avec Israël, via la Turquie. Et elle engrange aujourd'hui les bénéfices de l'accord interlibanais de Doha qui a conduit le mois dernier à l'élection d'un nouveau président de la République, Michel Sleimane. Une condition posée par les Français au rapprochement franco-syrien, qui s'apprête à déboucher sur la visite ce samedi de Bachar el-Assad à Paris. «Aujourd'hui, l'objectif de Bachar, c'est de sortir de l'isolement dans lequel s'est retrouvée la Syrie. Pour lui, il n'y a donc pas de contradiction à discuter à la fois avec l'Iran, Israël ou encore la France», confie un journaliste syrien.