L'arrestation d'Abdullah Öcalan a continué jeudi à répandre ses ondes de choc à travers une vaste zone géographique – reflet des implications politiques multiples du drame d'un peuple kurde sans Etat, éparpillé à travers le monde.

En Grèce, ce fut l'heure des règlements de comptes. Après l'énorme scandale provoqué dans le pays par la capture du dirigeant kurde à la résidence de l'ambassadeur grec de Nairobi et la honte ressentie par chaque Grec devant les images télévisées d'Öcalan, menotté et hébété après son enlèvement, le premier ministre Costas Simitis a demandé – et obtenu – la démission de trois de ses ministres. Ceux des Affaires étrangères (Théodore Pangalos, remplacé par Georges Papandréou), de l'Intérieur et de l'Ordre public. Les révélations qui ont suivi mettent du reste en cause Costas Simitis lui-même, dont l'opposition exige la démission. On sait désormais qu'après un premier séjour à Athènes le 21 janvier, Öcalan a été envoyé en Biélorussie, puis, devant le refus de Minsk de le garder, ramené à Corfou d'où il est parti pour Nairobi avec un passeport chypriote. Tout cela avec l'accord de Pangalos et de Simitis, et à l'insu du président grec.

Un commandant des services de renseignement grecs, Savvas Kalenderidis, chargé par Athènes de la protection d'Öcalan à Nairobi, a pour sa part fait des révélations fracassantes, après avoir démissionné. Selon lui, alors que la résidence grecque était entourée depuis dimanche par des forces kenyanes et «étrangères», le Ministère grec des affaires étrangères lui aurait ordonné de «se débarrasser d'Öcalan d'une façon ou d'une autre, au besoin au moyen de somnifères».

Au Kenya même, le président Arap Moi a limogé, sans explication, trois hauts responsables – dont celui de l'immigration. Des lampistes puisqu'une opération de cette envergure n'a pu se faire sans la bénédiction expresse du président: selon la presse de Nairobi, ce sont des agents kenyans qui auraient arrêté le Kurde à l'intérieur de la résidence diplomatique. Et ce sans doute pour donner suite aux demandes de Washington et de Jérusalem, deux capitales avec lesquelles Arap Moi est dans les meilleurs termes. Au point qu'il est quasiment de notoriété publique que la CIA, comme le Mossad, utilise Nairobi comme plaque tournante pour leurs activités en Afrique de l'Est.

En Israël justement, une polémique a éclaté sur le dispositif de sécurité, jugé insuffisant, au consulat de Berlin, où une fusillade a fait mercredi trois morts et seize blessés – sans que personne ne critique les agents israéliens pour avoir tiré sur des manifestants dépourvus d'armes à feu. Jeudi, les missions diplomatiques israéliennes ont repris leur activité.

Caisse de résonance occidentale du drame kurde, l'Allemagne, qui abrite un demi-million de compatriotes d'Öcalan, a connu jeudi encore une série de violences kurdes, auxquelles police et justice ont riposté par des centaines d'arrestations et quelques inculpations. Les partisans de la ligne dure ont haussé le ton pour dénoncer ce que le quotidien populaire Bild appelle la «Terreur kurde en Allemagne». Le ministre bavarois de l'Intérieur a ainsi plaidé pour des expulsions rapides en direction de la Turquie – ce à quoi une responsable écologiste a rétorqué que cela «reviendrait à un arrêt de mort». Un représentant du PKK en Allemagne a de son côté appelé ses compatriotes à ne pas recourir à la violence. Les renseignements intérieurs allemands estiment pour leur part que l'arrestation d'Öcalan risque de faire perdre du terrain à la tendance modérée au sein du PKK, qui s'était imposée depuis trois ans et plaidait pour une solution politique.

Ile prison

Öcalan, a confié jeudi l'un de ses proches qui l'avait accompagné à Nairobi, avait envisagé en dernier recours de se livrer à Bonn pour y être jugé. C'est en revanche sur son lieu de détention, dans l'île-prison d'Imrali, dans la mer de Marmara, qu'il affrontera ses juges, au terme de son interrogatoire qui a débuté jeudi et devrait être bouclé dans cinq jours. La Cour de sûreté de l'Etat, devant laquelle il comparaîtra, où siègent un juge militaire et deux civils, avait été critiquée récemment par la Commission européenne. Ankara n'en a cure. Tout à leur triomphalisme sans limites, les autorités turques ont arrêté jeudi un bon millier de défenseurs des droits de l'homme et de militants prokurdes. Tout en poursuivant une offensive contre les bases du PKK dans le nord de l'Irak.