Ouzbékistan

«L’ennemi de l’armée, c’est son propre peuple»

L’ancien ambassadeur britannique en Ouzbékistan Craig Murray a été le premier à dénoncer publiquement les crimes perpétrés par le régime de Karimov. Il demeure l’un des principaux lanceurs d’alerte concernant les atteintes aux libertés à travers le monde. Un prix cher payé. Il participe vendredi soir à un débat au FIFDH

Ambassadeur à Tachkent entre 2002 et 2004, Craig Murray a depuis été exclu de la diplomatie britannique. Sa faute? Il a dénoncé publiquement les accords suspects entre le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l’Ouzbékistan pour couvrir les violations flagrantes des droits de l’homme dans l’ancienne république soviétique, et ce au nom de la guerre contre la terreur. Actuellement à Genève, il participe ce vendredi à un débat dans le cadre de la projection au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) du documentaire Massacre en Ouzbékistan, réalisé par Michael Andersen.

Pourquoi ce silence international sur les graves violences en Ouzbékistan?

Craig Murray: Parce que l’OTAN et l’Union européenne ne voient l’Ouzbékistan qu’à travers le prisme du conflit afghan. Sans se soucier du sort de la population ouzbèke. Pour elles, ce pays n’est qu’une base arrière pour leurs forces en Afghanistan. L’approvisionnement terrestre en provenance du Pakistan n’étant plus assez fiable, l’OTAN est contrainte d’utiliser une base aérienne allemande située en Ouzbékistan. Le régime de Tachkent est donc un allié militaire important pour les forces occidentales dans la région.

– Au point que l’OTAN, après son départ d’Afghanistan, envisagerait de transférer ses surplus d’équipements militaires à l’Ouzbékistan?

– Un accord à ce sujet est en cours de négociation. L’Ouzbékistan, où transite la majorité de l’approvisionnement des troupes de l’OTAN, le souhaite en tout cas. Or, le seul ennemi connu de l’armée ouzbèke, c’est son propre peuple. Il s’agit donc de matériel destiné à prévenir les troubles internes. L’idée de céder des armes aux soldats ouzbeks doit donc être activement combattue, au nom des droits humains.

– Vous dénoncez aussi le travail forcé d’enfants dans les plantations de coton.

– L’Ouzbékistan est le troisième exportateur mondial de coton, qui est entièrement cueilli à la main dans des conditions proches de l’esclavage. Les travailleurs sont surveillés par des gardes armés. Certains ont été tués alors qu’ils tentaient de fuir. Un tiers de ces cueilleurs sont des enfants. Ces dernières années, grâce aux informations recueillies, nous avons pu convaincre des entreprises peu réputées pour leur intérêt pour les droits humains et l’éthique – comme Wal-Mart aux Etats-Unis ou Tesco au Royaume-Uni – de boycotter le coton ouzbek.

– Vous avez été forcé de démissionner du service diplomatique du Royaume-Uni. Un prix cher payé?

– Auparavant, je pensais qu’il était quasi impossible d’être exclu du gouvernement britannique pour avoir défendu les droits humains. Leur comportement à mon égard a été épouvantable. Je n’ai pas étudié dans une école privée, pas plus qu’à Oxford ou à Cambridge. Or, la distinction de classe est encore très présente au Royaume-Uni. N’étant pas du sérail, cela a facilité mon renvoi. Ils ont voulu me persuader de m’en aller sans faire de vagues.

– Au contraire, vous avez publié en 2007 «Meurtre à Samarkand» dans lequel vous révélez les terribles violations du régime du président Islam Karimov.

– Actuellement, près de 11 000 prisonniers politiques croupissent dans les prisons ouzbeks. La plupart y mourront. D’ailleurs, il existe encore en Ouzbékistan des goulags de type soviétique où la torture est monnaie courante, utilisée surtout pour écraser les membres de l’opposition en les forçant à avouer leur prétendue appartenance à Al-Qaida. De nombreuses tortures sont utilisées: viols en tout genre, électrocutions, mutilations génitales… Dans un cas extrême, au sujet duquel j’ai écrit en 2002, nous avons des preuves, attestées par l’Université de Glasgow, qu’un homme est mort après avoir été immergé dans de l’eau bouillante.

– Etes-vous en contact avec des militants ouzbeks?

– Oui, et tous confirment que la répression continue. Il n’y a ni liberté d’expression, ni opposition démocratique, ni liberté religieuse. Les protestants sont les plus persécutés, mais toutes les religions sont dans la ligne de mire, même l’islam. Seul existe un islam d’Etat, très restrictif et proche de ce que Staline avait mis en place. Par exemple, les gens ne sont pas autorisés à prier cinq fois par jour.

– En janvier, vous assistiez au Prix Sam Adams à l’Université d’Oxford, du nom du célèbre lanceur d’alerte de la CIA pendant la guerre du Vietnam. Existe-t-il une sorte de «confrérie des lanceurs d’alerte» (whistleblowers)?

– Lorsque vous devenez lanceur d’alerte, vous vous retrouvez, de fait, mis au ban de la société. Il est donc naturel de chercher du soutien parmi ceux qui sont engagés dans le même combat pour l’intégrité et l’éthique: oui, il existe un réseau informel de lanceurs d’alerte. Notre parrain est Daniel Ellsberg (ndlr: connu pour ses articles sur le Pentagone). Et c’est dans le cadre du Prix Sam Adams que j’ai rencontré Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks.

– Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui songent à devenir lanceurs d’alerte?

– Je leur dirais de bien réfléchir, parce que leur vie va devenir un enfer. Quand vous contrariez ceux qui sont au pouvoir, ils peuvent se montrer beaucoup plus rancuniers que ce que vous pouvez imaginer. Maintenant, il faut savoir à quel bord vous appartenez. Si j’avais cautionné, en me taisant, ce qui se passait en Ouzbékistan, je ne dormirais plus la nuit et je ne sais pas quel genre de personne je serais devenue. Parce que plus vous acceptez les atrocités, plus votre âme se pervertit.

Vendredi 1er mars, dès 21 h au Grütli.

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