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Lente pénétration du Hezbollah

Profitant de la mansuétude de certaines capitales, l’organisation chiite libanaise renforce son réseau d’agents sur le continent. Un Suédois d’origine libanaise a été récemment condamné à Chypre pour avoir aidé à la préparation «d’attaques contre les intérêts isaréliens»

Alors que Chypre était au cœur de la tourmente financière européenne, un verdict du tribunal de Limassol est passé quasi inaperçu le 28 mars dernier. Il risque pourtant de faire date. La justice chypriote a condamné à 4 ans de réclusion criminelle un Suédois d’origine libanaise de 24 ans, ­Hossam Taleb Yaacoub, pour avoir participé à «la préparation d’attaques contre des intérêts israéliens» sur l’île méditerranéenne.

En clair, cet homme, qui n’a jamais caché son appartenance au Hezbollah, l’organisation chiite libanaise, était chargé d’effectuer des repérages et une surveillance détaillée des déplacements des touristes israéliens en vue d’un attentat. Devant les juges, Hossam Taleb ­Yaacoub a nié être un terroriste tout en avouant, avec une certaine candeur, qu’il s’était contenté de «recueillir des informations sur les juifs». «C’est ce que fait mon organisation dans le monde entier», a-t-il poursuivi. Selon les procès-verbaux de la police locale, l’agent du Hezbollah était particulièrement méticuleux. Il consignait tout: les horaires des vols, les plaques d’immatriculation des autobus, le nombre de gardes de sécurité, les hôtels, les restaurants servant de la nourriture cachère…

Hossam Taleb Yaacoub a été arrêté le 7 juillet 2012 par la police chypriote. Mais ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard que ces activités ont pris tout leur sens aux yeux de l’expert américain Matthew Levitt. De l’autre côté du Bosphore, à Bourgas, sur la côte bulgare de la mer Noire, une attaque contre un bus transportant des touristes israéliens faisait sept morts, dont l’auteur de l’attentat. «Il est clair que ce que faisait Hossam Taleb Yaacoub était de préparer le terrain pour un attentat qui devait se produire au même moment que celui en Bulgarie», poursuit ce spécialiste du Hezbollah. Après plusieurs mois d’enquête, en février 2013, Sofia mettait officiellement en cause le Parti de Dieu, une annonce que les autorités bulgares se seraient bien gardées de faire car elle a immédiatement placé leur petit pays sur l’échiquier complexe – et dangereux – du conflit au Proche-Orient.

La décision de Sofia est aussi lourde de conséquences sur le plan européen. Plusieurs grands pays de l’Union, à commencer par la France et l’Allemagne, ne reconnaissent pas le caractère «terroriste» de l’organisation chiite, par souci de préserver le fragile équilibre politique au Liban. A la lumière des événements concomitants de Chypre et de Bourgas, certains seraient en train de «revoir» leur position alors que d’autres «continuent d’avoir des doutes», selon le premier ministre bulgare Marin Raïkov. Mais outre-Atlantique, le doute n’est plus permis. Début 2013, le Congrès américain a appelé l’UE à inscrire le Hezbollah sur sa «liste noire». Un appel réitéré depuis par plusieurs responsables de Washington, à la grande satisfaction d’Israël.

Pour les experts américains, l’organisation chiite apparaît de surcroît comme un auxiliaire, voire le bras armé, de Téhéran dans une «guerre de l’ombre contre l’Occident». Profitant de la mansuétude de certaines capitales européennes, le Hezbollah aurait aussi renforcé son réseau en Europe, recrutant et positionnant des agents à travers tout le continent. Les binationaux avec des attaches au Liban présentent le profil du candidat idéal. Recruté à l’âge de 19 ans, Hossam Taleb Yaacoub avait la nationalité suédoise et n’éveillait guère les soupçons des polices européennes. Ce qui lui a permis d’effectuer bon nombre de voyages, de la Turquie aux Pays-Bas en passant par Lyon, en France, porteur de mystérieux paquets pour le compte du Hezbollah.

Même chose pour les hommes ayant opéré en Bulgarie: l’un d’entre eux était Canadien, l’autre Australien; ils sont rentrés légalement dans le pays. Rien dans leur attitude ne trahissait le véritable but de leur séjour. Les enquêteurs bulgares les décrivent comme des jeunes au look branché, habillés des pieds à la tête de vêtements de marque. Ils ont loué des voitures et pris des chambres d’hôtel munis de faux permis de conduire américains. Leur seul faux pas. «Les documents étaient fabriqués par un faussaire au Liban connu par nos collègues des services de renseignement occidentaux», affirme le patron de l’antigang de Sofia, Stanimir Florov. Des virements d’argent en provenance du Liban, ainsi qu’une photo sur laquelle figuraient des proches parents de l’un des terroristes aux côtés de membres imminents du Hezbollah ont fini de forger la conviction des Bulgares: «Toutes les pistes mènent à Beyrouth.»

Des spécialistes de la lutte antiterroriste ont également noté avec inquiétude une «professionnalisation» des agents du Hezbollah à l’étranger. «Utilisation de fausses identités, pratique des langues étrangères, techniques de conspiration et de communication codée… A quoi s’ajoute le cloisonnement des tâches, le meilleur rempart pour remonter à la source», détaille un policier européen de passage à Sofia.

Hossam Taleb Yaacoub a toujours affirmé qu’il n’avait jamais vu le visage de son officier traitant au Liban et qu’il ignorait le véritable objet de sa mission. Ce qui était peut-être le cas aussi pour ce jeune homme qui est mort dans l’explosion de la bombe qu’il portait dans son sac à dos devant le bus des Israéliens à l’aéroport de Bourgas. Présenté tout d’abord comme un «kamikaze», ce dernier s’est «certainement fait avoir par ses coéquipiers qui se sont fait la belle», affirme un enquêteur bulgare. Rien, ni même l’ADN, prélevé sur son corps déchiqueté, n’a permis d’établir à ce jour sa véritable identité.

Pour Washington, le Parti de Dieu est le bras armé de l’Iran dans une «guerre de l’ombre contre l’Occident»

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