«Cette volonté populiste de vaincre les riches se retournera contre les vainqueurs: nos oligarques en seront réduits à transférer tous leurs capitaux à l'étranger.» Le quotidien Izvestia dénonce ainsi les attaques menées par l'entourage de Vladimir Poutine contre la «famille», surnom des proches de l'ancien président Boris Eltsine soutenus par le clan des oligarques dont elle relie les intérêts. Principaux responsables de ces attaques selon le journal: ceux que Poutine a amenés avec lui de Saint-Pétersbourg et qui possèdent de puissants relais dans les services secrets (FSB), d'où ils sont issus pour la plupart, mais aussi dans l'armée, la justice et la police.

Leurs efforts sont coordonnés par deux sous-chefs de l'administration présidentielle, Victor Ivanov et Igor Sechine, entrés en guerre depuis quelques semaines contre les héritiers du clan Eltsine, comme le chef de l'administration présidentielle Alexandre Volochine et le premier ministre Mikhaïl Kassianov. Avec en ligne de mire leurs alliés oligarques comme Mikhaïl Khodorkovski, patron du géant pétrolier Yukos, ou Roman Abramovitch, à la tête d'un autre conglomérat pétrolier, Sibneft, et qui vient de racheter le club anglais de football Chelsea.

Après l'arrestation la semaine dernière du principal financier de Yukos, le milliardaire Platon Lebedev, et un interrogatoire de Khodorkovski devant le Parquet général, c'est au tour d'Abramovitch de recevoir des menaces, transmises par le président de la Cour des comptes, Serguei Stepachine. Celui-ci accuse Sibneft d'être «le plus grand fraudeur fiscal du pays» et estime que «l'argent gagné lors des privatisations ne doit pas servir à acheter des clubs de foot mais au contraire être réinvesti dans l'économie du pays».

Les sicaires du président Poutine sont aussi derrière de sombres manœuvres politiques comme la décision du Parti du peuple – la faction de la Douma qui regroupe les députés élus non pas sur une liste de parti mais comme représentants des régions – de ne pas faire liste commune avec le parti officiel des poutiniens Russie Unie lors des prochaines élections de décembre. Cette formation est en effet dirigée par le ministre de l'Intérieur, Boris Grizlov, et le ministre des Situations d'urgence, Serguei Choïgou, et contrôlée en sous-main par Alexandre Volochine et largement financée par les oligarques. Grizlov et Choïgou sont également les supérieurs hiérarchiques de policiers arrêtés lors de la spectaculaire action de lutte contre la corruption lancée il y a deux semaines. Une opération interprétée par nombre d'observateurs comme un complot contre Russie Unie.

Pour réduire l'influence politique des oligarques, ce clan des «Pétersbourgeois» fait flèche de tout bois. Une tactique qui pourrait électoralement s'avérer payante. «La majorité de la population qui a beaucoup souffert lors des privatisations approuve ces mouvements contre les oligarques», explique le sociologue Boris Kagarlitski, qui décèle derrière ces manœuvres une âpre lutte pour le pouvoir réel en Russie. «Ils ne cherchent pas à changer le système de l'oligarchie, ils veulent simplement en devenir la composante dominante. Ils veulent utiliser leur influence politique pour s'emparer du pouvoir économique.»

Preuve de l'ambition de ce clan: le chef du FSB, Nikolai Patrouchev, lui aussi un Pétersbourgeois, vient de réclamer un droit de regard pour ses services dans les processus de privatisations et son adjoint Victor Komogorov propose que lors d'affaires touchant à des secrets d'Etat, les expertises juridiques indépendantes soient remplacées par des expertises du FSB. Au motif que «les tribunaux russes ces derniers temps ont acquitté trop de coupables objectifs». Reste maintenant à savoir jusqu'où Vladimir Poutine laissera souffler ce désagréable coup de vent policier…