Des 330 appartements, il reste un énorme squelette de béton, qu’une pelle mécanique géante s’emploie à démembrer. À Bron, en proche banlieue de Lyon, une des plus anciennes «barres» de France disparaît après avoir vu défiler des milliers de vies.

Sur le flanc de l’immeuble haut de 46 mètres, la démolition en cours a fait apparaître une mosaïque de couleurs pastel: des pans de murs et leurs tapisseries, vestiges d’anciens intérieurs.

Des blocs de pierre, retenus en l’air par l’entrelacs des câbles qui armaient les dalles à chaque niveau, complètent cet étrange tableau. «L’unité de construction numéro 1» (UC1) fut inaugurée en 1959 au sein d’un «grand ensemble» de 2600 logements, le plus important parmi six édifiés à l’époque à travers la France du baby-boom – Angers, Boulogne-Billancourt, Bron, Le Havre, Pantin et Saint-Étienne.

Conçu par des architectes disciples du Corbusier, l’UC1 incarne à l’époque tout le confort moderne. Sa façade polychrome n’a pas encore été ravalée en gris, le périphérique ne passe pas encore devant et les alentours sont champêtres.

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Six décennies plus tard, le quartier est devenu «prioritaire» pour la politique de la ville et la démolition du «paquebot», enclavé dans un noeud routier, est le symbole d’un projet de renouvellement urbain.

Désamianter puis déconstruire

La pelle mécanique, dont le bras équipé d’une pince se déploie jusqu’au 14e et dernier étage, a déjà fait tomber une montagne de gravats en «grignotant» le bâtiment de 230 mètres de long, sur 12 de large, par un côté. Travail délicat: des brumisateurs diffusent de la vapeur d’eau pour absorber la poussière et une grue déploie un immense tapis pour limiter les projections.

«On pourrait aller plus vite mais au prix de plus grandes nuisances pour le voisinage», souligne Marjorie Dumont, responsable de l’opération chez Lyon Métropole Habitat (LMH), bailleur social propriétaire des lieux. 

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Le chantier a débuté en juillet 2020, quand les derniers des 800 habitants sont partis, et doit s’achever l’été prochain, une fois les fondations remblayées. Ses 10,5 millions d’euros de budget sont financés aux deux-tiers par l’Anru, le reste par LMH et la Métropole de Lyon.

Avant de s’attaquer aux 40 000 tonnes de béton, il a fallu reloger les habitants. Quatre ans ont été nécessaires. La moitié des ménages a choisi de rester à Bron. Il a fallu ensuite désamianter. Puis «déconstruire» les appartements de façon «sélective», en démontant douches et éviers, étagères et radiateurs, portes et placards, cloisons et fenêtres: 1200 tonnes de matériaux (bois, verre, faïence, métaux) à récupérer.

Demande de logements sociaux en hausse 

En montant aujourd’hui dans les étages, ouverts aux quatre vents, on trouve encore des traces de vies passées: des photos sur un mur, des tags sur l’ascenseur, le vide-ordures, un interrupteur… Dans son nouveau logement, une nostalgique de l’UC1 a exigé de retrouver un interrupteur exactement au même endroit.

Mis à nu, ces espaces habités durant des décennies semblent brièvement renaître quand la lumière du soleil les traverse, matin et soir. Mais l’heure est à la démolition. Un dynamitage classique était impossible en raison de la proximité du périphérique. D’où le recours à la pelle mécanique, qui aura fini sa tâche au printemps. L’opération ne sonne pas forcément le glas du modèle, d’autant que la demande de logements sociaux est forte sur le Rhône, souligne-t-on chez LMH.

«On ne peut pas le balayer d’un revers de main en disant qu’il faut tout démolir. Pour beaucoup, l’UC1 était un moyen de se rapprocher de la ville, grâce à de faibles loyers», estime Paul-Antoine Lacombe, qui dirigeait l’agence locale du bailleur durant les relogements.

L’UC7 a déjà disparu dans les années 2000. Mais sur les 2600 appartements initiaux des huit barres édifiées à Bron, 1750 sont encore occupés. «Notre volonté, c’est de les rénover car ils restent utiles socialement», indique-t-il.