Zhen Minxin le répète à l’envie, il est «chanceux». En cette matinée chaude de la mi-juin, on célèbre son retour au pays. Des tranches de pastèque traînent sur la table. Au sol, pas mal de mégots de cigarettes, des Gold Seal, marque inconnue en Chine et estampillée «For sale in Ghana» . Le Ghana, c’est le pays qu’il a quitté dans la précipi­tation la veille, après seulement un an, pour retrouver Tangma, son ­village au milieu de collines verdoyantes.

Le voyage fut long. Il a débarqué de l’aéroport de Canton après une escale au Caire. Sa chance fut de pouvoir s’échapper et de parvenir jusqu’à l’aéroport d’Accra pour ­embarquer pour la Chine. Car l’Etat ghanéen est parti en guerre contre la ruée vers l’or illégale menée par plus de 12 000 migrants chinois partis des villages plantés autour de la ville de Shanglin.

Il y a quelques jours, les Chinois qui travaillaient dans la même mine que Zhen Minxin furent informés d’une descente de la police: «Nous avons tous fait de notre mieux pour nous échapper avant qu’ils ne débarquent mais beaucoup d’amis se sont fait arrêter.» Faire de son mieux, c’est «acheter» un policier ghanéen, mais tous ne sont pas si aisément corruptibles: «Certains te laissent filer si tu les payes, d’autres pas, et en prison, le risque est d’être rongé par les moustiques.»

Après les forces de l’ordre ghanéennes, ce sont les pillards qui ont pris ce qui restait et ont brûlé la mine sur laquelle lui et cinq acolytes ont investi 2 millions de yuans, soit 300 000 francs. «Des voleurs nous ont traqués jusque dans la forêt», raconte Zhen Minxin. Il ne passera qu’un jour dans cette jungle alors que d’autres s’y sont cachés six nuits. Des Ghanéens qui travaillaient dans sa mine lui ont ensuite trouvé une planque en banlieue de Kumasi, le temps d’organiser son envol pour la Chine.

Kumasi, c’est la grande ville ghanéenne de la région d’Ashanti, où se sont multipliées les mines exploitées par des Chinois. Zhen ­Minxin se souvient de la promesse de fortune qui l’a attiré ici, dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. Il se murmurait alors que certains des premiers pionniers chinois, il y a peut-être cinq ans, gagnaient chaque mois jusqu’à 150 000 yuans (22 100 francs), dit-il, comme s’il contait une légende ancienne. Et puis l’or, il connaît. Car, à Shanglin, on a longtemps exploité les mines locales, aujourd’hui fermées. Des milliers de Chinois possédaient donc un savoir-faire qui les a incités à s’engager dans l’aventure ghanéenne.

Mais peu d’entre eux avaient les papiers adéquats. Les petites mines qu’ils ont exploitées leur ont été concédées par des propriétaires terriens, au mépris du droit. Seule une commission d’Etat pouvait leur délivrer le fameux sésame. ­L’exploitation minière a mis sous les projecteurs la pollution de l’environnement, générée par l’utili­sation de cyanure et de métaux lourds. Si bien que, le 16 mai, le président ghanéen, John Dramani Mahama, a créé une équipe interministérielle chargée d’arrêter et d’expulser les étrangers exploitant les mines; 169 Chinois ont été placés en détention. La police ghanéenne n’y est pas allée de main morte, semble-t-il, n’hésitant pas à «se servir» au passage: «Ils portaient l’uniforme mais saisissaient tout l’argent des Chinois», affirme Zhen Minxin, qui a dû se faire avancer le prix du billet d’avion pour retourner dans son pays.

Les Ghanéens, qui habitent près des mines, ont vu dans cette répression un blanc-seing pour voler des machines et piller les camps des Chinois. C’est là que Zhen Minxin est chanceux, même s’il est endetté jusqu’au cou: «Je dois beaucoup d’argent mais je n’aurai jamais le courage d’y retourner.» Il travaillera aux champs en attendant de voir. D’autres ne sont pas encore rentrés. Ils se cachent toujours dans une banlieue ghanéenne ou dans la forêt tropicale, craignant de se faire braquer jusqu’à l’entrée de l’aéroport. C’est là qu’ils cherchent une bonne âme pour leur payer le billet d’avion ou attendent qu’un siège se libère dans ces vols bondés de chercheurs d’or en fuite.

D’autres sont morts. A quelques pas de la maison de Zhen Minxin, celle du villageois que l’on surnommait «7» est endeuillée. La porte reste close. Pour savoir ce qu’il est advenu au septième de la famille Zhou, de son vrai nom Zhou Haohe, il faut se rendre 5 kilomètres au sud pour rencontrer Meng Tianming. Depuis mai 2012, ce ­dernier travaillait dans une mine, à une heure de route de Kumasi, tandis que «7» était à la fois investisseur et cuisinier sur une autre, à dix minutes en voiture. Meng Tianming raconte cette triste fin d’après-midi, entre 15 h et 17 h. Les mineurs sont alors au travail. Zhou Haohe, lui, s’affaire en cuisine lorsqu’il se retrouve encerclé par 50 à 60 pilleurs. «Il a tiré un coup de semonce vers le ciel mais un voleur lui a pris son arme et lui a mis une balle dans la tête», raconte Meng Tianming, qui nous montre les photos sanglantes qu’il a enregistrées sur son téléphone portable. «Nous avons appelé la police et le docteur mais il a fallu les payer pour qu’ils viennent.» Il poursuit: «J’avais entendu beaucoup d’histoires similaires mais c’était la première fois que je le voyais pour de vrai. Là-bas, il faudrait que chacun ait deux armes pour se protéger.» Il cite le cas d’un autre Chinois qui s’en sortira vivant, mais le dos perforé de plombs, «de ces fusils avec lesquels on chasse les animaux».

Meng Tianming, un ancien chauffeur de taxi de 41 ans, raconte à son tour son épopée au Ghana, et dans une région où les paysages ne sont pas si différents de ceux du Guangxi: «Les collines y sont plus basses et les arbres plus larges.» Dès son arrivée, il ne se sent pas en sécurité. S’est-il fait des amis? «Les Ghanéens n’en voulaient qu’à notre argent, tout tournait autour de notre argent.»

Les Chinois travaillent pourtant aux côtés de Ghanéens, explique Meng Tianming. Ils sont même ­associés, pour la vitrine, à des ­propriétaires terriens, un étranger n’ayant pas le droit d’exploiter une mine. Mais ce sont les Chinois qui gèrent. «Ensuite, le propriétaire emploie sept ou huit Noirs, à qui nous montrons comment travailler.» Les Chinois sont payés 200 yuans la journée (30 francs), contre 45 yuans (6 francs) pour un Ghanéen. «Mais s’ils ne travaillent pas pour nous, ils n’ont même pas assez pour acheter du riz», tranche Meng Tianming, qui a réussi à rentrer avec son neveu, voilà une semaine.

Ce dernier détaille volontiers l’ampleur de l’illégalité d’une bonne partie des chercheurs d’or chinois: «Ils vont au Ghana, parfois via un autre pays, avec un visa de touriste, puis doivent demander un visa de travail. Mais le document qu’ils achètent à un agent est souvent un faux. Donc, lorsque ces ­Chinois se présentent à l’aéroport, on ne les laisse pas passer.»

C’est l’envers de la Chinafrique. D’un côté, six grandes entreprises chinoises qui exploitent de grandes mines d’or et une ligne de crédit de 3 milliards de dollars à l’Etat ghanéen en échange de pétrole. De l’autre, ces pionniers illégaux dont les familles sont allées manifester devant le siège du gouvernement local, le 6 juin, avec des bannières du type: «L’ambassade de Chine au Ghana n’a rien fait.»

Pékin n’a pas dit combien de ses ressortissants ont péri sur place. Il suffit de faire cinq minutes de route pour atteindre le village de Shuitai et entendre une autre histoire. Le 16 avril, des malfrats ont attendu que la nuit tombe pour voler Wen Haijian. «Comme il les a vus, ils l’ont abattu», dit son cousin éloigné, Wen Jianqiu, qui se trouvait à une demi-heure de route du lieu du drame. A son arrivée au Ghana, il y a un an, de telles histoires couraient dans la communauté chinoise tous les mois, puis c’est devenu tous les deux ou trois jours, dit Wen Jianqiu: «Comment ne pas avoir peur? J’avais du mal à dormir la nuit, de crainte qu’ils ne viennent nous voler.»

Huang Zhuguang était dans la même école que le défunt Wen ­Haijian, juste une classe en dessous, dans ces villages où tout le monde se connaît. Il est rentré du Ghana le 29 mai, son contrat de trois ans s’achevait. Vue la situation, il n’a pas voulu le renouveler. Employé comme opérateur d’excavateur, il ne songeait pas faire fortune mais, avec 8000 yuans par mois, primes comprises, il gagnait le double de ce qu’il pouvait espérer en cumulant les heures supplémentaires dans les usines de la province voisine du Guangdong. Il envoyait tout ce qu’il pouvait à sa famille. Ce pécule était épargné pour l’éducation future de ses deux fils et l’accès aux soins. Huang Zhuguang a attrapé le paludisme sur place. Il s’est fait voler, comme la plupart, lors d’une embuscade armée au beau milieu de la forêt, à l’heure où les Chinois transportent l’or de la mine au lieu de vie. Son épouse, Qin Yuxin, restée en Chine avec les enfants, l’a appelé lorsqu’elle a appris le meurtre de Wen Haijian. «C’était horrible, se souvient-elle, je lui ai demandé de rentrer au plus vite.»

Malgré leurs déboires ghanéens, certains à Shanglin évoquent déjà des opportunités au Cameroun. Huang Zhuguang a, de son côté, entendu parler de celles qu’offre le Zimbabwe, mais ce ne sera pas pour tout de suite. De toute façon, sa femme est intransigeante: «Je ne le laisserai pas y aller.»

Les Ghanéens ont vu dans cette répression un blanc-seing pour voler des machines.Certains Chinois

ont été tués