Incroyable… mais malheureusement vrai: «Ce feuilleton irakien me rappelle les pires moments du Liban des années 80, assène un spécialiste français de la défense. Là-bas aussi, plusieurs équipes officieuses s'étaient succédé avant que l'une d'entre elles, celle de l'ex-préfet Marchiani (ndlr: aujourd'hui sous les verrous), ne réussisse à obtenir la libération des otages contre rançon.»

Alors que la polémique sur la mission avortée du député Didier Julia s'étale dans la presse, les habitués de ce genre de crise ne sont, eux, guère étonnés d'apprendre que le parlementaire de Seine-et-Marne a, pêle-mêle, embarqué dans son aventure des proches du président ivoirien Laurent Gbagbo, un ancien garde du corps du numéro deux du Front national, Bruno Gollnisch (l'émissaire Philippe Brett), et plusieurs vétérans de la «Francafrique».

«Qui dit otages dit secret et rançon», confirme Robert Ménard, le secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) qui mobilise l'opinion depuis le kidnapping des journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot le 20 août dernier. «Or un tel cocktail attire immanquablement des aventuriers que le gouvernement, dans l'espoir d'une possible libération, n'a pas d'autre choix que de couvrir…»

Dans le cas des deux reporters enlevés avec leur chauffeur syrien, l'affaire paraît a posteriori assez limpide: «L'Irak de Saddam Hussein comptait de nombreux relais en France. Didier Julia en fait partie. Or tout le monde sait que des cadres des ex-services de sécurité de Saddam se sont reconvertis en guérilleros contre l'occupant américain. Que ce député et ses amis aient pensé qu'ils pouvaient activer leurs réseaux est assez logique. Ces gens-là traînent leur sympathie passée pour le raïs irakien comme un boulet. Contribuer à la libération des otages aurait eu pour eux valeur de réhabilitation», juge un chercheur proche du Quai d'Orsay.

Chasseurs de primes

La suite, à savoir l'implication du président ivoirien qui aurait prêté son avion à l'équipe du parlementaire pour se rendre au Moyen-Orient, s'explique aussi: «Les chefs d'Etat africains sont souvent appelés au secours par Paris pour prêter main-forte à des histoires tordues, poursuit notre interlocuteur. C'est une tradition. Avec souvent, à la manœuvre, des intermédiaires improbables. Que Laurent Gbagbo, en délicatesse avec la France depuis l'ouverture des hostilités dans son pays, ait accepté de prêter son concours n'est pas étonnant. Lui aussi cherche une réhabilitation. En somme, pour les uns comme pour les autres, les journalistes otages étaient un bon prétexte pour briller politiquement.»

Autre argument à ne pas écarter: l'appât du gain. «Pour moi, des types comme Philippe Brett (l'émissaire de Didier Julia qui a prétendu se trouver à «25 mètres des otages» alors que des écoutes téléphoniques le localisaient à ce moment précis… en Syrie) sont ni plus ni moins des chasseurs de primes, juge un ancien responsable humanitaire, qui a eu à traiter ce genre d'affaire. J'ai eu maille à partir avec ce genre d'intermédiaires lors de kidnappings survenus dans le Caucase. Ils tentent leur chance dans l'espoir d'une rémunération prélevée sur la rançon.» Car l'enlèvement des deux reporters français et le cafouillage actuel rappellent surtout une vérité: leur libération, pour être obtenue, sera sonnante et trébuchante. «Je ne connais pas une seule prise d'otages, surtout de journalistes, qui ne se soit pas terminée par le versement d'une rançon», assène Robert Ménard, de RSF. Avec, au bout de la chaîne, des porteurs de valises bien remplies.

Quant au prétendu feu vert donné par l'Elysée à la mission Julia, les avis, là aussi, sont partagés: «Un gouvernement a pour premier devoir de libérer ses citoyens. Par tous les moyens. Au lieu de fulminer contre Julia, les diplomates du Quai d'Orsay feraient mieux de nous expliquer pourquoi ils n'ont pas réussi à sortir les otages au début septembre. Eux avaient bien, après tout, sollicité le Hezbollah dont on connaît les méthodes…», s'énerve un haut fonctionnaire proche de l'Elysée. Didier Julia, aussi isolé soit-il, n'est donc pas banni par tous. A preuve: certains membres de son équipe, soucieux sans doute de ne pas se griller auprès de leurs bailleurs de fonds, entretenaient encore le flou mardi après-midi en assurant à des journalistes «amis» que les otages «se trouveraient désormais en Syrie».