Diplomatie

L’envoyé très spécial de Pyongyang en Suisse

La Corée du Nord nomme un diplomate soupçonné de trafic de cornes de rhinocéros comme ambassadeur en Suisse

Le poste d’ambassadeur en Suisse est l’un des plus prestigieux qui soit pour un diplomate nord-coréen. Depuis début février, il est occupé par Han Tae-song, un homme d’expérience décrit comme un spécialiste des organisations internationales. Au début des années 1990, il s’était toutefois illustré dans une autre activité: le trafic de cornes de rhinocéros, une espèce en voie de disparition.

Le rapport qui accuse

Un rapport publié l’été dernier par l’ONG Global initiative against transnational organised crime, basée à Genève, documentait seize cas de trafic de cornes de rhinocéros (dont le prix est équivalent à celui de l’or) et de défenses d’éléphant organisés par des diplomates nord-coréens. La dernière affaire remonte à 2015, lorsqu’un diplomate et un professeur de taekwando ont été interpellés au Mozambique en possession de 4,5 kilos de cornes de rhinocéros et 100 000 dollars. Han Tae-song a pour sa part été expulsé du Zimbabwe en 1992 après avoir été appréhendé par les autorités locales pour contrebande de cornes de rhinocéros par voie de valise diplomatique. Des faits rapportés à l’époque par le Herald newspaper, un journal contrôlé par Harare.

L’auteur du rapport, Julian Rademeyer, un chercheur basé en Afrique du Sud, décrit un vaste système de financement illégal mis en place par Pyongyang devant permettre à la fois de payer le salaire de ses diplomates en poste à l’étranger et de contribuer au trésor du gouvernement central nord-coréen. Depuis trente ans, de nombreux cas de trafics illicites nord-coréens ont été documentés à travers le monde. En janvier dernier, un représentant de l’ambassade nord-coréenne au Bangladesh était ainsi expulsé pour avoir importé illégalement une Rolls-Royce. C’était un récidiviste. Six mois plus tôt il avait déjà été interpellé pour trafic de cigarettes et de matériel électronique. Il y a deux ans, des diplomates nord-coréens étaient expulsés d’Allemagne pour avoir loué des locaux de leur ambassade en contravention de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques.

«Pure invention»

Au Département fédéral des affaires étrangères, on indique que Berne est au courant des accusations rapportées par voie de presse contre Han Tae-song sur des faits remontant à 25 ans. La Suisse a toutefois accordé l’agrément à l’ambassadeur sans complément d’information. Séoul avait pourtant interpellé Berne sur ce cas jugé problématique. Une démarche pour le moins inhabituelle mais qui s’inscrit dans le cadre d’une nouvelle résolution de l’ONU visant Pyongyang. Voté le 30 novembre dernier à la suite d’un cinquième essai nucléaire nord-coréen, le texte évoque la question de la limitation du personnel diplomatique nord-coréen connu pour se livrer à divers trafics pour s’autofinancer et apporter des devises à un pays exsangue.

L’ambassade de Corée du Sud en Suisse ne veut pas commenter la décision de Berne. A l’ambassade de Corée du Nord, on indique que les accusations portées contre Han Tae-song, qui sera également responsable de la mission auprès des Nations unies à Genève, sont une «pure invention». Cette dernière n’est toutefois pas en mesure de fournir une biographie du nouvel ambassadeur.

La Suisse comme base

Han Tae-song a travaillé par le passé à Malte, en Grèce, en Espagne et en Italie. A Rome, il a notamment œuvré dans le cadre de la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Le Programme alimentaire mondial (PAM), l’un des plus grands fournisseurs d’aide internationale à la Corée du Nord, siège également dans cette ville.

La Suisse joue un rôle particulier pour le pouvoir nord-coréen. L’actuel leader, Kim Jong-un, a effectué une partie de sa scolarité à Berne, sous une fausse identité. C’est l’ambassadeur Ri Su-yong qui lui servait alors de tuteur. Il occupe désormais de hautes fonctions à Pyongyang. La Suisse est par ailleurs soupçonnée par certains transfuges nord-coréens réfugiés en Corée du Sud de servir de coffre-fort pour le régime nord-coréen bien qu’aucune preuve n’ait jamais étayé cette thèse. Le spécialiste polonais de la Corée du Nord, Nicolas Levi, indique que Han Tae-song est né dans les années 1940 et qu’il «connaît parfaitement les mécanismes de contrebande». «Cependant ces opérations sont entre les mains d’autres citoyens nord-coréens basés en Suisse», indique-t-il sur son site internet.

Publicité