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Léon et Natalia Trotski lors de leur arrivée au Mexique le 9 janvier 1937, où ils sont accueillis par l’artiste Frida Kahlo (troisième depuis la dr., au premier rang), qui avait …
© Hulton-Deutsch Collection/Corbis via Getty Images

Archives

Léon Trotski et la chasse aux terroristes

En 1938, dans une lettre, le théoricien de la révolution permanente demande à la Société des Nations de juger son ancien camarade Joseph Staline. Une proposition qui brûlera les doigts des fonctionnaires internationaux qui la reçoivent à Genève

Les archives de l’humanité
Le Palais des Nations renferme un des fonds d’archives les plus riches pour comprendre l’histoire contemporaine de l’humanité. Il est inscrit depuis 2010 au registre de la Mémoire du monde de l’Unesco. La documentation de la Société des Nations est précieuse pour comprendre la période de l’entre-deux-guerres. Le Temps s’est plongé dans cette masse de documents avec l’aide des archivistes de l’ONU, à Genève. Tous les documents évoqués dans le présent article sont disponibles en accès libre à la bibliothèque de l’ONU.


C’est la lettre d’un homme traqué, cerné de toutes parts. Pour un peu, on le prendrait pour un paranoïaque, ce Léon Trotski qui détaille la liste de ses proches, y compris son propre fils, victimes de procès falsifiés, d’enlèvements, d’assassinats, de tentatives d’empoisonnement. Partout, il voit des «attentats terroristes» se préparant contre lui. S’il le faut, écrit-il, il est prêt à venir à Genève, et à mettre sur la table «des documents, des témoignages et des considérations politiques irréfutables». Il se dit la cible d’une «mafia centralisée».

Or, cela ne fait aucun doute à ses yeux: le chef de cette «bande criminelle» qui veut sa peau n’est autre que Joseph Staline, son ancien camarade. D’ailleurs, toute cette réunion internationale à Genève visant à créer «un tribunal contre les terroristes» n’a en réalité qu’un instigateur, le gouvernement soviétique. Et un objectif bien précis: obtenir son retour à Moscou, pieds et poings liés…

Trotski est une des personnes les plus connues de son temps. Une star internationale, mais aussi un fardeau. L’ancien dirigeant bolchevique, commissaire du peuple et organisateur de l’Armée rouge, court d’exil en exil tant ses hôtes successifs sont embarrassés par sa présence: Turquie, France, Norvège…

Une énorme aura

Cet ennemi juré du «Petit père des peuples» est, en son absence de Moscou, le principal visé des grandes purges staliniennes des années 30. A tel point qu’il n’a plus, autour de lui, qu’une petite escouade de secrétaires, de gardes du corps et de fidèles. Le théoricien de La Révolution permanente n’en conserve pas moins une énorme aura de sympathie, ou de vénération, auprès des intellectuels dans le monde entier.

Pour preuve: la lettre qui atterrit en avril 1938 à la Société des Nations (SdN) a été écrite à Mexico et porte une adresse que Trotski contribuera grandement à rendre mythique: «Avenida Londres 127, Coyoacan, Mexique.» C’est la «Casa Azul», la Maison bleue de Frida Kahlo et de Diego Rivera, les deux artistes peintres mexicains qui ont fini par héberger le marxiste errant, après avoir convaincu le président Lazaro Cardenas de l’accueillir au Mexique au nom des idéaux révolutionnaires et de l’universalité du droit d’asile. A elle seule, la (brève) liaison nouée entre Trotski et Frida Kahlo – qui est sans doute déjà terminée au moment où il rédige sa lettre à la SdN – suffit à parachever la légende:

«Quelque intérêt politique»

Si le fonctionnaire international qui ouvre la lettre à Genève est impressionné, il le cache bien. «Cela peut avoir quelque intérêt politique», se contente-t-il de noter, avant de faire suivre le courrier au prochain bureau du Palais Wilson. Pour la forme, il adjoint un brouillon de réponse, un très bref compte rendu des résultats de la Conférence internationale pour la répression du terrorisme, dont les travaux se sont achevés quatre mois plus tôt. Mais en ajoutant que, à son sentiment, la Société des Nations ferait mieux d’ignorer la lettre, étant donné les attaques qu’elle contient contre le gouvernement soviétique. Les trois membres de la «section politique» qui lisent ensuite le document partagent cet avis: Trotski ne recevra jamais de réponse, même pas un accusé de réception.

«Une fois de plus le monde apeuré, victime du chantage, garda le silence», résumera plus tard l’écrivain cubain Leonardo Padura dans L’Homme qui aimait les chiens, fabuleuse histoire, romancée certes, mais extraordinairement bien documentée de la période d’exil de Trotski au Mexique.

Ne pas heurter l’URSS

A sa défense, la SdN – comme les pays qu’elle représente – est alors aux prises avec une décennie qui annonce le pire et qui finira par sonner jusqu’à la propre disparition de l’organisation. Le secrétaire général de l’époque, le Français Joseph Avenol, a-t-il été mis au courant de la missive de Trotski? Nulle trace ne le confirme dans les archives de l’ONU qui conservent l’original de cette lettre:

Mais peut-être une intervention directe d’Avenol n’était-elle même pas nécessaire. Chacun le sait désormais: malgré son anticommunisme affiché, le secrétaire général cherche pour l’instant à ne pas heurter une Union soviétique à peine entrée à la SdN, en 1934. Cet ancien inspecteur des finances sait s’y prendre en termes de courbettes et d’accommodements. Il s’affichera, peu après, comme un partisan convaincu du régime de Vichy, allant même, semble-t-il, jusqu’à tenter de réaménager la SdN pour qu’elle reflète mieux «l’ordre nouveau» instauré par les nazis.

Dans ce monde placé au pied du volcan, Trotski n’est pas tout à fait un paranoïaque. Sa mort, le 21 août 1940, d’un coup de piolet assené la veille par Ramon Mercader, un agent de Staline, montre assez qu’il n’était pas porté à l’exagération en énumérant les méfaits de la Guépéou, la police secrète soviétique lâchée à ses trousses.

Mais il se trompe lourdement sur un point, comme le note d’ailleurs en marge de sa lettre un fonctionnaire anonyme de la SdN: contrairement à ce qu’il prétend, ce n’est pas l’Union soviétique qui est à l’origine de la création de la Conférence internationale pour la répression du terrorisme, dont Trotski souhaite à son tour influencer les débats.

Car les années 30 ne sont pas avares en actes terroristes. En juillet 1934, le chancelier d’Autriche Engelbert Dollfuss est tué par des nazis autrichiens déguisés en militaires. Le 30 décembre 1933, c’était le premier ministre roumain Ion Gheorghe Duca qui était assassiné sur un quai de gare par les fascistes du mouvement de la Garde de fer. Surtout, le 9 octobre 1934, le roi Alexandre de Yougoslavie est victime d’un attentat à Marseille qui coûte aussi la vie au chef de la diplomatie française, Louis Barthou.

Un bel imbroglio

Dans ce bel imbroglio international, le fil des responsabilités de l’attaque de Marseille passe par les nationalistes macédoniens et les Oustachis croates, puis remonte jusqu’aux autorités hongroises et italiennes soupçonnées de vouloir fragiliser le Pacte balkanique que viennent de signer la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie et la Roumanie.

Dans ce contexte international explosif, il ne faut pas trop d’imagination pour oser un parallèle avec un autre épisode balkanique, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, élément déclencheur de la Première Guerre mondiale. Pour ne rien arranger, l’Italie où se sont réfugiés deux des suspects de l’attentat de Marseille refuse de les extrader en France, au motif qu’il se serait agi d’un «crime politique», une catégorie exclue dans le traité d’extradition signé entre les deux pays.

L’embryon d’une Cour pénale internationale

N’en déplaise à Léon Trotski, au moment où se réunissent les délégués au Palais Wilson de Genève, c’est cette séquence-là qui est dans tous les esprits, bien davantage que les meurtres commis par les agents de Staline. A l’initiative de la France, la SdN est chargée de prendre de la hauteur. Un comité d’experts est d’abord formé pour tenter de défricher le terrain. Le but, en réalité, est particulièrement ambitieux puisqu’il s’agit de rédiger une Convention internationale «pour la prévention et la répression du terrorisme» mais aussi de créer une Cour pénale internationale qui pourrait juger ces délits. Faute de ratifications suffisantes, aucun de ces deux textes n’entrera jamais en vigueur.

«C’est une des premières fois où la question est abordée de façon globale et ne se résume pas à tel ou tel événement en particulier», explique Jenny Raflik, maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise et auteur de Terrorisme et Mondialisation. Avec une difficulté supplémentaire: si la vague précédente d’attentats avait été le fait des anarchistes, le terrorisme est désormais devenu un instrument des mouvements nationalistes et des… Etats qui les soutiennent.

Définition: «provoquer la terreur»

Malgré les difficultés, le comité prendra son travail au sérieux. Il délivrera notamment une définition du terrorisme, certes un peu tautologique, puisqu’il consisterait à «provoquer la terreur chez des personnalités déterminées, des groupes de personnes ou dans le public». «La SdN, puis l’ONU, ne feront jamais mieux sur la question», rappelle Jenny Raflik: il n’existe encore aucune autre définition de ce terme acceptée par l’ensemble de la communauté internationale.

L’Union soviétique, dans ce débat, joue plutôt les élèves modèles. S’il est clair qu’une traque généralisée des «trotskistes-terroristes» ne serait pas pour leur déplaire, les représentants soviétiques, dont il s’agit pratiquement des premiers pas dans pareille enceinte internationale, n’en rajoutent pas.

A l’inverse, d’autres Etats se montrent particulièrement tatillons. A l’image de… la Suisse, dont le délégué Ernst Delaquis, ancien chef de la Division de police au Département fédéral de justice et police, fera tout pour refroidir les enthousiasmes. La définition du terrorisme élaborée par ses collègues? Elle est «exprimée au moyen de termes que la législation fédérale (suisse) connaissait mais qui ont été éliminés pour des raisons pratiques», sermonne-t-il.

Fédéralisme oblige…

Des dispositions spécifiques pour punir les crimes terroristes? Il n’y a «aucune nécessité» à singulariser ces actes, souligne-t-il, d’autant plus que, fédéralisme helvétique oblige, le dernier mot appartient aux cantons, dans l’attente de l’adoption par le peuple d’un code pénal unifié… Bref: la Suisse n’est pas disposée à signer la convention contre le terrorisme, et encore moins à soutenir la création d’une cour pénale internationale.

Léon Trotski et Ernst Delaquis avaient sans doute peu de points en commun. Mais, en 1938, ils auraient pu tomber d’accord sur l’idée qu’il ne fallait pas accorder le droit d’extrader les auteurs d’un délit politique, comme cherchaient à l’obtenir à Genève plusieurs Etats aux penchants autoritaires. «Un principe de droit constitutionnel suisse le défend, et ce principe tient à cœur au peuple suisse», explique l’expert suisse à ses collègues.

Renversement d’optique

Dans sa lettre à la SdN, Trotski se fait aussi le défenseur de ce principe de non-extradition des «terroristes»: «Le commissaire du peuple aux Affaires étrangères, [Maxime] Litvinov, a insisté avec beaucoup d’éloquence sur la nécessité d’un engagement réciproque des gouvernements à se livrer mutuellement les terroristes», souligne-il, avant de dévoiler une «nouvelle proposition tout à fait concrète». Une proposition, de fait, proprement révolutionnaire, puisqu’elle consiste à renverser complètement l’optique: il faut espérer, poursuit Trotski, que Litvinov «ne renoncera pas à son influence pour que Joseph Staline, chef d’une bande terroriste internationale, soit mis à la disposition du tribunal de la SdN».

Cette «proposition» de Trotski de déférer Staline devant une cour internationale restera bien sûr pour toujours dans les cartons de la SdN. Sept ans plus tard, pourtant, les procès de Nuremberg visant les dirigeants du IIIe Reich sonneront les débuts d’une justice internationale. Suivront, des décennies plus tard, les tribunaux pour juger les crimes commis en ex-Yougoslavie puis au Rwanda, avant que soit finalement créée, en 1998, la Cour pénale internationale de La Haye.

Une formule très moderne

La justice internationale, écrivait encore Trotski, «ne peut pas renoncer à défendre des personnes privées qui, pour des motifs purement politiques, seraient faussement accusées de terrorisme par quelque gouvernement malintentionné». Une formule qui, quatre-vingts ans plus tard, frappe par sa modernité, à l’heure où, un peu partout, le pire est justifié au nom de la lutte contre le terrorisme. Mais cette formule est d’autant plus étonnante sous la plume d’un Léon Trotski qui, au même moment, est aussi en train d’écrire Leur Morale et la nôtre, un essai dans lequel il justifie, une fois de plus, «la terreur révolutionnaire» qu’il a menée aux côtés de Lénine à la suite de la Révolution d’Octobre.

Trotski, il est vrai, s’est toujours opposé au terrorisme individuel. Non parce que l’assassinat d’un ministre ou le fait de perpétrer un attentat seraient contraires à la morale. Mais bien parce que ces actes isolés, à ses yeux, ne font pas avancer la lutte des classes. Il le résumait déjà un quart de siècle plus tôt: «Si nous nous opposons aux actes terroristes, c’est seulement que la vengeance individuelle ne nous satisfait pas. Le compte que nous avons à régler avec le système capitaliste est trop grand pour être présenté à un quelconque fonctionnaire appelé ministre.»


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