Les Serbes du Kosovo prendront-ils part aux élections convoquées par l'administration internationale de la province le 21octobre prochain? Pour une fois du même avis, Oliver Ivanovic, le dirigeant du Conseil national serbe de Kosovska Mitrovica, la principale enclave serbe au nord du Kosovo, et les dirigeants du Conseil national serbe de Gracanica, liés à l'Eglise orthodoxe, dénoncent un scrutin «illégitime». Pour Oliver Ivanovic, il est exclu que les Serbes «cautionnent» ces élections voulues par la communauté internationale alors que plus de 200 000 réfugiés ne peuvent toujours pas revenir au Kosovo.

Le Père Sava, porte-parole de l'évêché orthodoxe, dénonce aussi l'insécurité permanente et les entraves à la liberté de circulation: «Qui pourrait aller voter, alors que l'on continue chaque semaine à tuer des Serbes?» Le Père Sava, qui a toujours défendu une ligne de collaboration avec les autorités internationales, reconnaît le risque de voir les Serbes se marginaliser eux-mêmes de la vie politique du Kosovo, et regrette le refus absolu opposé par Belgrade à l'enregistrement des réfugiés en Serbie. Aucun d'entre eux n'a même osé se rendre dans les bureaux d'enregistrement installés sur la frontière administrative entre le Kosovo et la Serbie, tant étaient grandes leurs craintes de rétorsion de la part du régime. Oliver Ivanovic, pour sa part, écarte les critiques d'un geste de la main, en concluant: «Les Serbes du Kosovo se battent chaque jour pour leur survie, les élections ne nous intéressent absolument pas.»

La seule voix discordante vient de la petite bourgade de Leposavic, au nord de Kosovska Mitrovica, tout près de la frontière serbe, où sont basées les troupes belges de la KFOR. «Tous les autres sont pour le boycott, nous sommes les seuls à dire qu'il faut que les Serbes participent aux élections», s'exclame Radovan Balovic, président de la branche locale du Mouvement serbe du renouveau, qui a constitué avec quelques autres partis d'opposition une «coalition pour Leposavic». L'initiative de cette coalition a été aussitôt dénoncée aussi bien par Belgrade que par les ténors locaux de la communauté serbe, qui parlent d'une «manipulation orchestrée par la communauté internationale», dans le but de «diviser la communauté serbe».

Radovan Balovic a pourtant payé au prix fort son engagement patriotique. Volontaire sur le front croate en 1991, il a perdu sa jambe lors du siège de Vukovar. «Je survis avec une maigre pension. Ma prothèse ne tient plus, et jamais le gouvernement ne me la remplacera. En 1991, j'étais naïf: je croyais me battre pour la cause serbe, alors qu'en fait j'ai donné ma jambe pour le régime de Slobodan Milosevic, ce satrape assoiffé de sang.» Pour Radovan Balovic, les Serbes du Kosovo n'ont pas d'autre chemin pour se faire entendre que de participer à ce scrutin. Il reconnaît cependant que la situation de Leposavic est bien particulière puisque, même avant la guerre, la population de la commune était presque exclusivement serbe.

Les Rom solidaires

L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), en charge de l'organisation du scrutin, refuse de communiquer des chiffres précis, mais reconnaît qu'environ 400 Serbes se sont enregistrés dans tout le Kosovo, dont 300 dans la seule bourgade de Leposavic. C'est tragiquement peu pour une communauté qui compterait encore près de 100000 personnes. Parmi les autres minorités nationales du Kosovo, si les Slaves musulmans et les Turcs semblent s'être inscrits sur les listes électorales, les Rom ont autant boudé les procédures d'enregistrement au même titre que les Serbes: «Je devrais voter pour indiquer par qui je préfère me faire tuer ou chasser de chez moi: les partisans d'Ibrahim Rugova ou ceux d'Hashim Thaçi?» s'indigne le chef de la communauté rom du village de Janjevo.

Oliver Ivanovic et les dirigeants serbes de Kosovska Mitrovica ont clairement fait le choix d'une stratégie du pire, en espérant que le boycott disqualifiera le scrutin d'octobre, et obligera la communauté internationale à entamer des négociations autour d'un «statut spécial» des enclaves serbes. Pour l'Eglise orthodoxe et ses partisans, la partie est plus délicate. Les représentants de ce courant participent à nouveau aux institutions mises en place par l'administration internationale, au risque de perdre leur crédit auprès de leur communauté. Oliver Ivanovic les accuse ouvertement de «collaboration», en dénonçant le rôle de l'évêque orthodoxe de la province, Mgr Artemije, «qui ne devrait pas se mêler de politique». Pour le Père Sava, «l'objectif d'Oliver Ivanovic est d'obtenir la partition du Kosovo, avec la création d'une sorte de minuscule République serbe de Kosovska Mitrovica. Une telle évolution serait dramatique pour les Serbes qui vivent en dehors de cette enclave.»

Une course de vitesse est engagée entre les hommes d'Oliver Ivanovic, largement liés au régime de Belgrade, et les Serbes modérés proches de l'Eglise ou issus de la «coalition pour Leposavic». Les divisions politiques internes à ce camp modéré et, surtout, la poursuite des violences contre la communauté serbe renforcent chaque jour le poids du courant extrémiste.