Victoire annoncée: les Frères musulmans ont raflé la mise lors de la première phase des élections législatives égyptiennes. Mais la surprise vient des salafistes qui arrivent en deuxième position selon les résultats partiels du vote. En trois scrutins, au Maroc, en Tunisie et en Egypte, les islamistes ont pris le contrôle des assemblées législatives et s’imposent comme une force politique majeure. En les plébiscitant, les électeurs n’ont-ils pas ouvert une boîte de Pandore? Parmi les élus, il se trouve des islamistes radicaux dont les propos sonnent comme autant de menaces contre les principes mêmes de la démocratie.

Abdel Monem Chahat, un des dirigeants du parti salafiste égyptien Al-Nour, s’en est pris aux romans du Prix Nobel de littérature, Naguib ­Mahfouz, qu’il accuse d’encourager le vice. Une autre figure d’Al-Nour, Hazem Abou Ismaïl, propose d’interdire qu’un homme et une femme non mariés s’assoient ensemble dans un lieu public. Les salafistes tunisiens se sont mobilisés pour empêcher la projection de Persepolis, le film de Marjane Satrapi, qu’ils jugeaient blasphématoire.

En Tunisie et en Egypte, les assemblées élues auront la tâche de rédiger de nouvelles constitutions. Cette perspective augmente l’inquiétude: celle de voir les islamistes influencer à leur avantage des textes destinés à durer au-delà d’une mandature. Pire, ils pourraient utiliser les rouages démocratiques à des fins antidémocratiques, en limitant les droits des citoyens, ceux des femmes en particulier. Le processus électoral égyptien ne s’achèvera qu’en janvier, et l’assemblée constituante tunisienne n’a pas encore commencé son travail. Rien n’est donc joué. De plus, d’un pays à l’autre, la situation diffère.

Stéphane Lacroix, maître de conférences à Sciences Po et spécialiste de l’Egypte, explique le succès de la coalition des salafistes conduite par le parti Al-Nour: «Ils ont labouré le terrain et su activer leurs réseaux. Et bien qu’ils soient très jeunes en politique, ils ont réussi à mobiliser leurs troupes en peu de temps. Les salafistes incarnent mieux que les autres partis, et c’est leur atout, à la fois l’ordre et la rupture.» Les protestataires de la place Tahrir inquiètent car ils symbolisent le désordre. A l’opposé, les Frères musulmans, parce qu’ils sont anciens sur la scène politique et qu’ils étaient tolérés par Hosni Moubarak, ne représentent pas réellement de rupture.

Les salafistes n’ont pas de programme politique mais interviennent sur les questions religieuses et sociales. A défaut de réformer le système politique, ils pourraient vouloir, selon Stéphane Lacroix, changer les lois: «Pour la Constitution, j’imagine que leur rôle pourrait être de pousser à introduire des interdits sociaux comme une loi restrictive sur l’alcool, la création de plages séparées pour les hommes et les femmes, ou une loi sur le blasphème.»

En Tunisie, le parti Ennahda est arrivé en tête des élections législatives d’octobre avec 89 sièges. Le chercheur Vincent Geisser, spécialiste de la Tunisie, insiste sur la singularité des salafistes: «Les islamistes d’Ennahda diffèrent des salafistes, ils ont renoncé depuis longtemps au grand soir islamiste. Ils sont conservateurs, mais ne désirent pas réformer le statut de la femme. Ils se disent attachés à la démocratie et s’opposent aux groupements extrémistes. Ces derniers, les salafistes, se sont développés de manière presque invisible sous la dictature dont ils sont un sous-produit. En vidant de son sens l’engagement politique, en dépolitisant la société, le régime de Ben Ali a généré en contrecoup le mouvement salafiste.»

Pour peser dans les assemblées, les salafistes devront conclure des alliances, mais il n’est pas sûr que de grands pôles islamistes incluant modérés et salafistes puissent se constituer. Ennahda en Tunisie, les Frères musulmans en Egypte et le Parti Justice et Développement (PJD) au Maroc ont voulu rassurer les forces laïques ainsi que la communauté internationale et les convaincre de leurs convictions démocratiques. Pour François Lacroix, «les Frères feront plutôt alliance vers le centre, mais cela dépendra de leurs équilibres internes. On trouve en leur sein deux tendances, l’une proche des salafistes, l’autre éloignée. En quête de respectabilité depuis 15 ans, ils tentent de rassurer leurs interlocuteurs, une alliance avec les salafistes ruinerait cette stratégie. D’ailleurs pour les élections qui sont en cours, les Frères ont conclu des alliances avec le centre gauche, le parti nassérien Karama par exemple. Cependant le score réalisé par les salafistes pourrait changer leur stratégie d’alliance.»

Vincent Geisser voit dans le bruit causé par les salafistes tunisiens une agitation inversement proportionnelle à leur poids dans la société tunisienne: «Ils sont trop petits pour jouer un rôle dans les assemblées politiques, alors ils se rabattent sur des opérations coups de poing très médiatiques. Ils gagnent ainsi une visibilité que ne leur ont pas donnée les urnes et font pression sur la société. La menace vient du fait qu’ils brouillent les pistes et nourrissent l’amalgame: à cause d’eux, tous les islamistes sont mis dans le même chapeau.»

Des garde-fous existent pour contrecarrer l’influence des salafistes: la société civile en Tunisie qui n’acceptera pas au sortir d’une dictature un asservissement à la loi religieuse. D’autre part, les Occidentaux pourraient conditionner leur soutien économique à l’Egypte au respect de normes démocratiques. Enfin, l’armée garde toutes les cartes en main et se réserve le droit de nommer une partie de l’Assemblée constituante.