De l’Erythrée, elle connaissait avant tout ce que des réfugiés installés en Suisse lui disaient du pays. Car Stéphanie Buret, enseignante, donne des cours d’alphabétisation, à Genève, dans une école fréquentée par des enfants de migrants du foyer des Tattes. Et puis un jour, elle a décidé d’y aller. C’était en été dernier. Elle a voulu voir de ses propres yeux à quoi ressemblait ce pays souvent dépeint comme la «Corée du Nord de l’Afrique». Elle n’a pas été déçue.

Stéphanie Buret, 40 ans, est plutôt discrète, un brin timide. C’est du moins l’impression qu’elle nous a donnée quand nous l’avons rencontrée. Une fragilité qui n’est qu’apparente. Car cette enseignante et ethnologue de formation, a l’âme d’une baroudeuse. Curieuse, intrépide, elle se lance dans le photojournalisme avec passion et a parcouru les quatre coins de la planète (Russie, Mongolie, Birmanie, Erythrée...). Elle a vécu un an à Madagascar, quand elle avait 26 ans; c’est après ce séjour pour une mission humanitaire dans un village de brousse qu’elle a décidé d’entreprendre des études d’ethnologie. Elle a aussi habité à Hong-Kong.

Un mois en Erythrée

Plusieurs grands voyages par année, souvent seule, c’est désormais son mode vie. Sa prochaine destination? Probablement le Somaliland. Les vacances pieds en éventail, à l’ombre des palmiers, sirotant des caïpirinhas: très peu pour elle. D’ailleurs, peu après son voyage en Erythrée, elle a filé vers le Grand Nord, pour vivre avec les nomades Nénètses, dans les Tchoums. Dans la péninsule du Yamal, en Sibérie. Changement de décor radical.

Comme je ne fais que débuter dans le photojournalisme, ils n’ont probablement rien trouvé d’intéressant sur moi. J’y allais comme simple touriste.

Elle a dû attendre plus d’un mois avant d’obtenir son visa pour le pays de la Corne de l’Afrique. «Comme je ne fais que débuter dans le photojournalisme, ils n’ont probablement rien trouvé d’intéressant sur moi. J’y allais comme simple touriste». A son arrivée à l’aéroport de la capitale Asmara, elle n’a fait l’objet d’aucun contrôle. Stéphanie Buret restera un mois en Erythrée, fascinée par le pays, ses gens, ses paysages, son patrimoine architectural.

Des images rares

On s’est intéressé à ses clichés, car les images de la vie quotidienne en Erythrée sont plutôt rares. Ces photos ont valeur de document. Et puis, l’Erythrée est soudainement venue s’imposer au coeur de l’actualité suisse, avec ce curieux voyage de parlementaires et d’une conseillère d’État, organisé par le consul honoraire d’Erythrée en Suisse, un gynécologue argovien, inconditionnel du régime. Un voyage qui a provoqué une polémique. «De la pure propagande!», «Ils ont été instrumentalisés par le régime en place, qui ne cherche qu’à redorer son blason», ont tonné des membres de la diaspora érythréenne en Suisse. Des reproches relayés par des politiciens, de gauche surtout. Ce périple devait notamment permettre aux députés d’évaluer si les requérants érythréens peuvent y être renvoyés. Car ces derniers arrivent quasiment sans discontinuer en tête des demandeurs d’asile en Suisse depuis 2007. 

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«L'Erythrée est une dictature»

A l’évocation de ce voyage, Stéphanie Buret grimace. «Comment peut-on prétendre que l’on peut se promener sans être surveillés, que les gens s’expriment librement et que ceux qui partent sont surtout des migrants économiques? Leur voyage était entièrement organisé, ils n’ont pu voir que ce qu’on voulait bien leur montrer. Ils n’ont bien sûr pas eu accès aux prisons. L’Erythrée est une dictature! On le ressent très bien sur place!».

L’Erythrée a connu une histoire agitée. Le 24 mai 1991 marque la fin de la première guerre contre l'Ethiopie. La communauté internationale reconnaît l'indépendance de l'Erythrée deux ans plus tard. Issayas Afewerki devient le président du pays. Adulé, considéré d'abord comme le «libérateur», il instaure un régime autoritaire avec parti unique, sans élections. Une dictature.

Sur place, Stéphanie Buret raconte n’avoir eu accès qu’à trois régions du pays: la capitale Asmara, la ville côtière de Massawa, au bord de la Mer Rouge, et Keren, dans le nord. «Le reste est inaccessible. On ne peut pas se déplacer librement dans le pays», insiste-t-elle. «Pour quitter la capitale, il faut se rendre dans une sorte d’office du tourisme et obtenir des autorisations. Pour me rendre à Massawa, j’ai dû m’organiser avec un chauffeur, le voyage était très cher, ils en profitent».

Pannes d'électricité et affiches de propagande

Stéphanie Buret a pu rencontrer beaucoup d’Erythréens. Elle prenait son temps, ne dégainait pas son appareil de photo de manière trop visible, évaluait quand elle pouvait aborder des gens, quand il était préférable de ne pas entrer en contact. «Le fait d’être une femme seule m’a probablement aidée. Mais l’ambiance générale était bizarre, tout le monde semble se méfier de tout le monde. Des vieux se montraient parfois agressifs avec moi, me prenant probablement pour une espionne. Ils n’ont pas l’habitude de voir des touristes et se méfient des rares étrangers qui viennent. Durant tout mon voyage, je n’ai d’ailleurs vu que deux touristes, des Italiens». Des touristes, vraiment? La jeune femme rigole. «C’est vrai, on ne sait jamais...».

Je me suis liée d’amitié avec un vieux monsieur, un intellectuel, qui était assez critique envers le régime. Il me disait qu’on était à coup sûr surveillés.

Elle raconte les pannes d’électricité fréquentes, les problèmes d’eau, les affiches de propagande, visibles partout dans la capitale. Il lui est arrivé d’avoir peur, quand les regards se faisaient un peu trop insistants. Mais à force d’adopter de petites habitudes, de prendre le café toujours au même endroit, Stéphanie Buret arrive à parler plus facilement aux gens, à se faire accepter. «Je me suis liée d’amitié avec un vieux monsieur, un intellectuel, qui était assez critique envers le régime. Il me disait qu’on était à coup sûr surveillés, mais lui n’avait pas peur. A son âge, il ne pouvait plus lui arriver grand-chose, il n’avait plus de famille dans le pays, tous ses enfants étaient à l’étranger. Il me parlait relativement librement. Il connaissait des membres proches du gouvernement et savait qu’il était considéré comme une sorte de «traître» à cause des critiques qu’il émettait, mais on le laissait tranquille».

La crainte de persécutions

A l’étranger, la principale crainte des Erythréens, souvent des déserteurs qui ont fui l’enrôlement de force dans l’armée, et qui risquent de subir des persécutions en revenant dans leur pays, sont les familles. Ceux qui sont restés sur place. Ils ont peur que des proches du régime s’en prennent à eux. La diaspora érythréenne est souvent très discrète, le récit de ce qu’ils ont vécu en Erythrée est généralement tabou. Peu osent élever la voix. Ils préfèrent peu parler, ne pas dénoncer, pour avoir le moins de problèmes possible. Et puis, il y a ce curieux mélange entre ceux qui soutiennent le régime, par conviction ou par intérêt, et ceux qui s’y opposent. Il arrive que des Erythréens des deux bords se fréquentent et se tiennent mutuellement en respect, parce qu’ils avaient combattu ensemble contre un ennemi commun, l’Ethiopie.

Les Erythréens souhaiteraient pouvoir vivre librement, se projeter dans l’avenir, avoir des projets sans qu’on leur mette des bâtons dans les roues.

Stéphanie Buret poursuit son récit. Son voyage lui a coûté relativement cher. Près de 5000 dollars en tout, dit-elle. «On nous propose généralement l’équivalent de trois fois le vrai change, il n’y a pas vraiment de marché noir». La peur, l’impossibilité de trouver un travail correct, de vivre normalement, pousse les gens à partir. «Mais ce n’est pas juste pour des raisons économiques: les Erythréens souhaiteraient pouvoir vivre librement, se projeter dans l’avenir, avoir des projets sans qu’on leur mette des bâtons dans les roues. Ceux qui ne réussissent pas à faire carrière dans l’administration sont souvent astreints au service national, qui peut durer des décennies». C’est la diaspora qui fait vivre le pays, dit-elle. «Chaque personne à qui j’ai pu parler m’a dit que tous voulaient partir».

10 000 prisonniers politiques

Selon Amnesty International, plus de 10 000 prisonniers politiques ont été arrêtés arbitrairement et sont détenus sans jugement dans des conditions «atroces». Parfois dans des geôles souterraines, où il fait une chaleur étouffante. Le CICR a toujours l’interdiction de se rendre dans les prisons. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, lui, établit le nombre d'Erythréens qui fuient chaque mois le pays à environ 5000.

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En juin, des enquêteurs du Conseil des droits de l’homme des Nations unies ont brossé, dans un document de 500 pages, un portrait sans concession du système répressif en place.

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Mais il y a aussi cette fierté. Comme lorsque Daniel Teklehaimanot, le premier cycliste érythréen à avoir participé au Tour de France, est fêté dans son pays. «C’était le 1er août, un moment incroyable, intense, où les gens exultait de joie». Quelques jours plus tôt, sur la route montagneuse qui relie Asmara à Massawa, Stéphanie Buret a vu des dizaines de cyclistes «habillés comme des pros». «C’est leur espoir de fuir un jour. Dans les rues ensablées et désolées de Massawa, en plein Tour de France, les écrans tournaient d’ailleurs à plein régime dans les cafés improvisés pour l’occasion».

Pour Stéphanie Buret, l’Erythrée est un curieux mélange. Il s’en dégage quelque chose de particulier, entre un côté «dolce vita» grâce aux réminiscences de la colonisation italienne, de superbes bâtiments coloniaux, des cafés-restaurants art déco d’où émergent des odeurs de macchiato et de pizzas, l’atmosphère très africaine, et cette peur, qu’elle a ressenti partout, vu dans les regards. «Il y a ces décors incroyables de cartes postales jaunies, un aspect rétro, d’un autre temps, qui un charme fou, et l’impression que tout le pays se trouve sous une chape de plomb». C’est ce qu’elle a voulu retranscrire à travers ses images. Pari réussi.


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