A peine débarqué sur l'île grecque de Lesbos, Ahmad* s'est agenouillé. La tête dans ses mains, transi par le froid, il est resté de longues minutes les genoux sur les galets. Il a fallu qu'un bénévole vienne poser une couverture de survie sur ses épaules pour qu'il lève les yeux. «Je suis arrivé en Europe!», lâche ce Syrien de 28 ans. «Les vagues, le zodiac qui se soulevait, le moteur qui peinait...» Sa voix meurt dans le silence avant que les pleurs des enfants ne reprennent. Ils ont été les premiers pris en charge par l'armée de bénévoles et volontaires qui s'activent sur l'île depuis plusieurs mois.

Une île organisée pour l'accueil des migrants

«L'île s'est organisée pour l'accueil des migrants», explique Djamal Zamoum, du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR). De la plage, Ahmad est dirigé vers un point d'accueil où thé chaud, nourriture, soutien médical sont proposés aux migrants. Déjà, un autre zodiac apparaît. Plein à craquer lui aussi. Depuis le début de l'année 2015, ils sont plus de 300 000 à être passés par Lesbos. Ahmad est persuadé qu'il a «passé l'étape la plus dure», maintenant qu'il est à Skala Skamnias, un port de pêche au nord de l'île, dont les plages de galets, à moins de 10 kilomètres des rivages turcs, disparaissent sous les gilets de sauvetages crevés et les canots pneumatiques éventrés.

Pierre Lagrange, coordinateur pour l'ONG Waha qui, depuis début septembre, est sur place pour dispenser une aide médicale, analyse: «Pour les migrants, c'est le passage du rêve à la dure réalité». Car les migrants ne sont pas au bout de leurs peines: il leur faut quatre jours en moyenne pour obtenir leurs papiers à Mytilène, capitale portuaire de la Mer Egée d'où partent les ferrys pour Athènes et Thessalonique. Un parcours du combattant dans des conditions d'hygiène déplorables. Du côté des autorités, c'est la débandade. Les habitants de l'île et les ONG ont conjugué leurs efforts, sous la coordination du HCR. Médecins sans frontière (MSF), International Rescue Comitee (IRC), Waha, tentent d'organiser l'aide aux migrants sur l'île.

Un défilé de cars pour assurer les transferts

En passant du Sud au Nord, les bus se succèdent. «Au début, les migrants devaient marcher plus de 70 kilomètres à pied, avec des pentes importantes, pour rejoindre Mytilène. C'est là qu'ils sont enregistrés par les autorités policières», explique Paul Cornu, de l'IRC. Les ONG ont donc loué des cars pour transporter les 4000 migrants qui arrivent chaque jour, selon les données du HCR.

Frotan, un jeune Afghan de 24 ans, soutient un ami qui peine à marcher: «Il s'est fait mal à la jambe en sortant du bateau». Il doit pourtant rejoindre Mandamados, à 12 kilomètres. Là est installé un camp de transit. Les bénévoles s'affairent, expliquent en anglais, en farsi, ou en arabe, souvent avec l'aide d’interprètes ou de réfugiés parlant l'anglais, les procédures: une autorisation de séjour de six mois pour les Syriens, de un mois pour les autres. Frotan s'interroge: «Je viens d'une zone de guerre. Je serai un réfugié? Aurai-je le droit de rester sans problème?»

Tri entre les candidats à l'asile politique et les migrants économiques

Selon leurs nationalités, les migrants sont dirigés vers des camps d'enregistrement situés à deux endroits différents à proximité de Mytilène. Le camp vers lequel sont dirigées les familles syriennes s'appelle Keratepe. Les autres sont envoyés au «hot spot» de Moria, le premier centre d'accueil mis en place en Grèce dans le cadre de la politique migratoire commune de l'Union Européenne. Les migrants qui débarquent sur les îles de la mer Egée y sont identifiés et enregistrés par les autorités. Un tri est opéré entre les éventuels candidats à l'asile politique et les migrants économiques.

Il est 20 heures. Deux files interminables, de centaines de personnes chacune, ne cessent de s'allonger à deux pas du « hot spot », au milieu des oliviers. En tête de file, l'ONG Oxfam s'apprête à distribuer 5000 repas. Et craint ne pas en avoir assez. A l'intérieur de l'ancien centre de rétention transformé en lieu d'accueil, les autorités sont débordées. Sur fond de crise économique, Lesbos s'organise tant bien que mal. A Keratepe, la mairie a recruté un responsable pour gérer ce campement improvisé. Les tentes arborant le sigle du HCR sont chaque jour plus nombreuses. Mais toujours insuffisantes. Certaines ONG, comme l'IRC, s'affairent pour monter les tentes, équipées le terrain en douche, toilettes, électricité sur ces deux camps. Les réfugiés peuvent y passer plusieurs jours dans l'attente de la feuille déclinant leur identité et portant le tampon grec: l'autorisation de séjour, précieux sésame avant de se rendre sur le port en quête d'un bateau.