Mauritanie

L’esclavage, une survivance tenace

Le militant Biram Dah Abeid dénonce sans relâche l’asservissement des Haratines dans son pays. Il effectue actuellement une tournée européenne et était à Genève la semaine dernière

Biram Dah Abeid est un Mauritanien à la peau sombre. Des cernes creusent ses yeux; elles sont la rançon de l’énergie qu’il déploie ces jours à plaider en Europe la cause des siens, les Haratines, l’une des communautés noire de la Mauritanie. Il se présente comme un «affranchi». Mais, précise-t-il d’emblée, «un dicton de chez nous dit qu’il existe aussi peu de différence entre l’affranchi et l’esclave que d’espace entre la queue de la vache et le sol».

Aux XIIe et XIIIe siècles, en se fondant sur d’antiques écrits re­ligieux, les Arabo-Berbères qui avaient conquis cette terre du nord-ouest de l’Afrique rédigent des codes négriers soumettant les Haratines à l’esclavage. En 2013, une partie de cette communauté est toujours asservie aux maîtres «blancs». En 1981, pourtant, l’esclavage est officiellement aboli par la junte au pouvoir à Nouakchott. «Mais un article stipulait qu’il fallait indemniser les maîtres. Or, l’Etat n’a jamais indemnisé personne. Puis, en 2007, pour la première fois de l’histoire de la Mauritanie, les autorités ont décrété que l’esclavage était un crime. Malgré tout cela, il reste une pratique massive et multiforme», explique Biram Dah Abeid.

Elle affecterait entre 10 et 20% de la population, des hommes et des femmes, ayant hérité de leur condition par filiation maternelle, et qui doivent, aujourd’hui comme dans la nuit des temps, une obéissance totale à leur maître tout au long de leur vie. «Ils travaillent sans repos, sans salaire, sans soin. Ils n’ont droit ni à l’éducation, ni aux voyages, ni à la propriété», explique le militant mauritanien. Les maîtres peuvent utiliser leurs esclaves femmes «sans aucune restriction», ajoute-t-il, et les soumettre, quel que soit leur âge, à leur bon vouloir sexuel. Leurs enfants, souvent, ne connaîtront jamais leur père. Au fil du temps, en parvenant à thésauriser le peu de bien auquel leur statut leur donne accès, près des deux tiers des Haratines ont racheté leur liberté. Mais, même affranchis, ils restent discriminés, et rares sont ceux qui parviennent, sur le seul socle de leur mérite, à accéder aux postes à responsabilité.

Avocat de formation, président fondateur de l’IRA (Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste en Mauritanie) et adepte de la non-violence, Biram Dah Abeid a voué sa vie à dénoncer ces survivances hors d’âge. Il a vu le jour en 1965, d’un père qui, lui aussi, était né émancipé par un concours extraordinaire de circonstances. «Le maître de ma grand-mère, qui avait été capturée lors d’une razzia à la fin du XIXe siècle et vendue comme esclave, est tombé malade alors qu’elle portait son enfant. En guise de prière à Dieu, son maître a promis de l’affranchir. L’homme a guéri, et mon père est né libre.»

Libre, mais sans jouir de tous les droits. Jamais il n’a obtenu celui de faire venir au Sénégal, où il s’était installé, les deux enfants qu’il avait conçus avec sa première épouse, une esclave. En désespoir de cause, il l’a répudiée avant de se remarier et d’engendrer une nouvelle fratrie. «J’en suis l’avant-dernier et l’unique garçon, le seul à avoir fait l’école, relate Biram Dah Abeid. Mon père a toujours compté sur moi pour relever tous les défis. Et le plus grand défi pour lui, c’était l’esclavage. A sa mort, je lui ai promis de lui faire une guerre implacable.»

Il continue de la mener, en sillonnant la Mauritanie dans sa voiture à mégaphone. En tribun habitué des foules denses, il se rend dans les villages les plus reculés pour dénoncer le poing brandi «l’idolâtrie» esclavagiste. «L’esclavage est parti d’une condition ­globale, idéologique, mentale, religieuse, raciste, qui reflète l’omnipotence d’un clergé tirant sa force d’interprétations fallacieuses et intéressées du Coran. En Mauritanie, l’esclavage est considéré comme le 6e pilier de l’islam. Il n’y en a jamais eu que cinq», dit-il.

Au début du mois, Biram Dah Abeid a été récompensé du prix 2013 de l’ONG dublinoise Front Line Defenders pour les défenseurs des droits de l’homme en danger. Car la notoriété dont il jouit en son pays lui vaut des égards contrastés. Le 27 avril 2012, il a défrayé la chronique en incinérant publiquement des ouvrages religieux, les codes d’esclavage. Sa condamnation pour «violation des valeurs islamiques du peuple mauritanien» l’a envoyé tout droit en prison, pour la troisième fois. Il s’en félicite comme de son acte le plus «éclatant»: «Cela a créé un déclic au sein de la population, équivalent à une insurrection morale. Des dizaines de femmes et d’hommes sont descendus dans la rue pour s’opposer à ma condamnation; cela a créé un nouveau rapport de force en Mauritanie.»

Il entend dorénavant mettre à profit sa tournée en Europe pour inciter les capitales à faire, elles aussi, assaut de pressions sur Nouakchott. Après avoir témoigné devant des parlementaires européens, il était en Suisse la semaine passée, où il a vu des représentants du Département fédéral des affaires étrangères et des diplomates à Genève, avant de se rendre en Allemagne, puis en France. Le conseiller national Luc Barthassat (PDC/GE), qu’il a rencontré, déposera une interpellation parlementaire sur la Mauritanie en juin à Berne.

A sa sortie de prison, le 3 septembre 2012, des milliers de personnes attendaient Biram Dah Abeid pour l’escorter sous les vivats à son domicile. «La prison, jure-t-il aujourd’hui, j’y retournerai s’il le faut.»

«Ils travaillent sans repos, sans salaire, sans soins. Ils n’ont droit ni à l’éducation ni aux voyages»

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