Comment réagir face à l'immigration clandestine? En Espagne, ce casse-tête n'est pas nouveau, mais, ces jours-ci, il se pose avec une acuité particulière, étant donné l'importance des flux clandestins en provenance des côtes marocaines. A Madrid, au sein du gouvernement central, on souligne à l'envi que ce phénomène dépasse largement le cadre national et que, puisque ces immigrants sans papiers se dirigent vers toute l'Europe, c'est donc dans le cadre des Accords de Schengen qu'il faut apporter des solutions. Dans l'immédiat, pourtant, se situent en première ligne des organes espagnols: polices, Croix-Rouge, équipes de sauvetage maritime et structures d'accueil. Or, comme un seul homme, tous ceux-là envoient aux autorités un SOS d'impuissance face à la marée humaine qui déferle sur eux.

Qu'on en juge: ces derniers jours, on a ramassé 13 cadavres sur les côtes de Tarifa et d'Almeria, soit 49 depuis le début de l'année. Et ce sont seulement les noyades connues des incessants départs de «zodiacs» emportant chaque semaine des centaines de clandestins – Marocains et Noirs africains, pour l'essentiel – vers le littoral andalou. Le précédent week-end, près de 1000 immigrants ont été arrêtés par la police espagnole, aux îles Canaries, mais surtout près d'Algésiras, un port d'Andalousie d'où le Maroc est à moins de deux heures de navigation. Au total, depuis le début de l'année, les détentions concernent près de 9000 immigrants, soit déjà plus du double que pour tout l'an 2000. Sur place, on l'imagine, les structures d'accueil et de soin sont débordées. A Tarifa, on a dû réquisitionner le gymnase municipal pour loger les infortunés, qui arrivent en grelottant, la faim au ventre, et souvent, avec des brûlures graves.

Ces arrivées massives ne pouvaient laisser les autorités indifférentes. Depuis sa maison de campagne, en Catalogne, le ministre des Affaires étrangères, Josep Piqué, a qualifié d'«inadmissible» que le Maroc permette cet «exode de la misère». Séance tenante, il a convoqué l'ambassadeur marocain pour exiger des mesures policières plus strictes de l'autre côté du détroit de Gibraltar, en particulier contre les mafias. En face, les autorités de Rabat n'ont pas apprécié ces admonestations. Selon elles, ces plaintes «ne reflètent pas la complexité du problème» et les «responsabilités sont partagées dans les deux camps». En outre, le Maroc assure avoir arrêté 35 000 immigrants illégaux depuis début 2000.

Cette guéguerre diplomatique par fonctionnaires interposés en irrite plus d'un. A commencer par l'opposition socialiste espagnole, qui juge «scandaleux» «ce tir croisé de critiques et d'insultes dignes d'une cour de récréation, alors que des gens se noient tous les jours dans le détroit de Gibraltar». De plus en plus embarrassé, le gouvernement d'Aznar doit aussi faire face aux nombreuses manifestations de «sans-papiers» dans tout le pays. A Barcelone surtout, suite à des expulsions récentes de Noirs africains (Nigériens, Sierra-Léonais…), ONG et collectifs d'«immigrants» se mobilisent pour exiger la régularisation des quelque 200 000 sans-papiers résidant en Espagne. Encore relativement peu touchée par l'immigration (2,5% de sa population), l'Espagne ne sait plus où donner de la tête. L'an dernier, le chef du gouvernement Aznar avait fait voter une loi d'immigration plus rigoureuse, estimant que les flux massifs se devaient à une «législation trop laxiste». Plusieurs mois après sa réforme, les récents records d'arrivées clandestines viennent de lui donner tort.