Une dette publique qui grimpe vertigineusement; une prime de risque se situant bien au-dessus de celle de l’Italie; la confirmation par la Banque d’Espagne d’un retour à la récession deux ans après; le fait que Madrid «préoccupe beaucoup» l’exécutif communautaire, au point qu’il lui conseille de piocher dans le Fonds d’aide pour recapitaliser ses banques; la nécessité de coupes budgétaires drastiques… Le pays qui détient le triste record de sans-emploi – près de 23% des actifs, le double de la moyenne européenne – est de nouveau au cœur des turbulences économiques.

Les nuages s’amoncellent en effet pour le gouvernement de Mariano Rajoy qui, depuis sa triomphale élection aux législatives de novembre, voit croître la contestation sociale, à mesure qu’il se voit contraint de serrer davantage la vis: ce jeudi, les deux syndicats majoritaires, l’Union générale des travailleurs (UGT) et les Commissions ouvrières (CCOO), ont appelé à une grève générale, la neuvième depuis le retour de la démocratie.

Cette grève, qui s’annonce massive, prétend forcer le gouvernement conservateur à revenir sur l’essentiel de sa récente réforme du marché du travail, laquelle rend plus flexibles les conditions de licenciement. La protestation semble pourtant condamnée à l’échec: l’exécutif a assuré qu’il ne changerait pas d’un iota sa réforme et qu’il compte bien poursuivre sa politique d’austérité afin, selon les exigences de Bruxelles, d’abaisser cette année le déficit public de 8 à 5,3%, soit l’équivalent de 35 milliards d’euros de coupes dans les dépenses publiques.

«La grève générale, a commenté hier Mariano Rajoy non sans un certain dédain, c’est certes un droit constitutionnel, mais cela ne va servir strictement à rien pour résoudre les problèmes de notre pays.» Vendredi, à l’issue du Conseil des ministres, le chef du gouvernement confirmera de nouvelles mesures draconiennes: gel du salaire des fonctionnaires, baisse de 15% des dépenses des ministères nationaux et obligation pour les 17 communautés autonomes (les régions espagnoles, surendettées) de ramener leur déficit sous la barre de 2% d’ici à la fin de l’année «sous peine de sanctions pénales».

Même si personne ne s’attend à ce que l’exécutif de droite cède à la pression populaire, le vent de contestation souffle avec une violence redoublée. Affaiblis par leur cuisante défaite aux législatives de novembre, les socialistes ont repris du poil de la bête avec la victoire d’un «front de gauche» lors du scrutin régional andalou ce dimanche, alors même que tous les sondages annonçaient la chute de ce grand bastion socialiste. Quant aux deux principales centrales syndicales, UGT et CCOO, elles savent qu’elles jouent leur va-tout et leur crédibilité au cours de cette grève générale.

Au cœur de la grogne, on assiste aussi à l’essor d’une génération de jeunes révoltés, qui s’est fait connaître sous le nom d’«Indignados» depuis leur occupation symbolique de la Puerta del Sol de Madrid le 15 mai 2011. Révoltés, surqualifiés et désenchantés, ils subissent en première ligne le grand fléau espagnol, le chômage. Si le pays bat tous les records européens avec presque 23% de demandeurs d’emploi, cette proportion frôle les 50% lorsqu’on l’applique aux jeunes – la moyenne européenne est de 22,4%. «Ceux-ci vivent sans aucune espérance, dit l’économiste Florentino Felgueroso. Ici, la règle qui prévaut est celle du «dernier entré/premier sorti». Au pire, l’emploi est inexistant, au mieux il est précaire, discontinu, partiel ou minime.»

L’immense majorité de cette classe d’âge, 90% d’entre eux, estime que la situation économique ne va faire qu’empirer; que la récente réforme du marché du travail dans un sens libéral va signifier des milliers de licenciements supplémentaires; et que la classe politique est «incapable» de redresser la dramatique conjoncture: aux législatives de novembre 2011, qui a vu le retour triomphal de la droite, cette couche de la population a constitué le gros des abstentionnistes.

«Mes parents ont dépensé 80 000 euros pour ma scolarité et ma formation universitaire; mon premier salaire est de 78 euros. Merci papa-maman!» Dans une récente marche contestataire à Madrid, on pouvait voir cette pancarte brandie par Nona, une jeune actrice de 27 ans, au chômage depuis un an, et qui vit désormais totalement aux crochets de ses parents. En Espagne, une génération a remplacé une autre: en 2005, une jeune fille du même âge avait lancé un slogan qui avait fait florès en son temps: «Yo soy mileurista», je gagne environ 1000 euros.

Le «mileurista» standard a entre 25 et 34 ans, suit un cursus universitaire, parle des langues étrangères, a accumulé stages et masters, mais vivote dans la précarité. Selon les sociologues, il s’agit des jeunes Espagnols les mieux formés de l’histoire, et aussi les plus mal payés. A l’image de l’actrice Nona, une autre génération domine désormais, celle des «nimis» (ni mileuristas): elle a les mêmes compétences, mais gagne «pas même» 1000 euros par mois. Souvent beaucoup moins. En une poignée d’années, on a encore chuté d’un cran. La poche de pauvreté s’accroît, chez les jeunes plus qu’ailleurs. 68% d’entre eux disent vouloir émigrer. Galerie de portraits de cette «génération perdue», dont une grosse moitié vit toujours sous le toit parental.

«La grève est un droit constitutionnel, mais elle ne servira à rien pour résoudre les problèmes du pays»

Les jeunes Espagnols sont les mieux

formés de l’histoire,

et aussi les plus mal payés