«J'étais comme le dernier des Mohicans, le dernier des témoins d'une période passée», constate avec philosophie Léon de Riedmatten, représentant du Centre Henri Dunant pour le dialogue humanitaire (CDH). Depuis août 2000, ce Suisse rompu aux ficelles de la diplomatie humanitaire et aux arcanes de la médiation tentait une mission quasi impossible: favoriser un dialogue entre, d'une part, la junte militaire birmane et, d'autre part, l'opposition, représentée par Aung San Suu Kyi et sa Ligue nationale pour la démocratie ainsi que par les groupes ethniques minoritaires.

Mais depuis la fin du mois dernier, le bureau du CDH à Rangoon a fermé ses portes à la demande du régime birman. Léon de Riedmatten lui-même avait dû quitter le pays fin février, son visa n'ayant pas été renouvelé. C'est un tournant dans la triste tragédie birmane, la fin d'une époque où croire au dialogue était encore possible. «Cela montre la volonté de la junte d'imposer ses solutions sans vouloir négocier avec qui que ce soit. Ils retournent à ce qu'ils connaissent le mieux: l'isolement», dit-il.

Debbie Stothard, coordinatrice de l'ONG Altsean, est plus pessimiste: «C'est un signe dangereux qui implique que le régime va maintenant utiliser la violence et la force militaire.»

Percée perceptible en 2002

Ancien représentant du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Rangoon, Léon de Riedmatten avait été sollicité à la fois par le gouvernement birman et le parti d'Aung San Suu Kyi pour «aider à la réconciliation». Il avait de bons contacts avec les différentes parties: le général Khin Nyunt, à l'époque numéro trois du régime, et Aung San Suu Kyi appréciaient son habileté et sa discrétion. Pendant l'été 2002, l'espoir d'une percée était apparu: c'est le début d'un délicat «dialogue» entre les généraux et la Ligue. Après des mois de médiation secrète, le processus est brutalement stoppé: en mai 2003, le convoi d'Aung San Suu Kyi est attaqué par une milice pro-gouvernementale. La «Dame de Rangoon» est placée, une nouvelle fois, en résidence surveillée. Dès lors, les choses ne font qu'empirer. En septembre 2004, le limogeage de Khin Nyunt, l'un des rares généraux favorables à une évolution politique, amorce un durcissement du régime qui ira croissant.

Le CICR visé aussi

Peu à peu, les acteurs clés de la communauté internationale de Rangoon voient leur marge de manœuvre sévèrement limitée. Le représentant du Bureau international du travail (BIT) est forcé à quitter le pays, après avoir reçu des menaces de mort. Les organisations internationales et les ONG sont soumises à des conditions draconiennes pour leur travail sur le terrain. En janvier, le CICR est contraint à cesser ses visites de prison. Le CDH et son représentant ont été les derniers sur ce sinistre tableau de chasse. «Le ministre du Travail a mené une campagne pour que je parte, car il savait qu'avec mon départ, toute la question de l'ombudsman* disparaissait», raconte Léon de Riedmatten, qui précise toutefois qu'il n'y avait «pas unanimité au sein du régime» pour le forcer à partir.

De Bangkok, le représentant du CDH va tenter de rapprocher les différentes composantes de l'opposition au régime, les partis politiques de «l'intérieur», les groupes ethniques et les organisations militantes basées en Thaïlande. A ses yeux, la présence du CDH en Birmanie aura au moins servi «à démontrer que la Dame (Aung San Suu Kyi, ndlr) était tout à fait prête à travailler avec les militaires».

*Médiateur envisagé dans le cadre de la coopération entre le régime birman et le BIT pour traiter, notamment, des questions de travail forcé.