«Notre monde fait face à un ennemi commun: le Covid-19. Le virus ignore les ethnies, les nationalités, les factions ou les confessions. Pendant ce temps, des conflits armés continuent de faire rage. La furie du virus montre toute la folie de la guerre. C’est pourquoi j’appelle aujourd’hui à un cessez-le-feu global.» Le 23 mars dernier, pas grand monde ne parie sur l’appel du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Mais, surprise, une dizaine de belligérants de la Colombie jusqu’aux Philippines, en passant par l’Ukraine ou le Yémen ont depuis réagi favorablement à l’appel onusien.

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Dernier frémissement en date, un important chef traditionnel du Sahel, Ousmane Amirou Dicko, émir du royaume de Liptako, à cheval entre le Burkina, le Mali et le Niger, a réclamé samedi une trêve humanitaire dans cette région, en proie aux violences djihadistes et intercommunautaires.

A Pâques, le pape François s’était joint à Antonio Guterres, comme au Moyen Age quand l’Eglise demandait des trêves de Dieu durant les fêtes religieuses. Mais un tel appel en temps d’épidémie n’a pas de précédent. Une pétition soutenant le secrétaire général de l’ONU a recueilli plus de 2 millions de signatures, une première dans les annales de l’organisation née après la Seconde Guerre mondiale. Mais la lueur d’espoir est fragile et les combattants n’ont cure des pétitions en ligne.

Attention détournée

Malgré l’accueil initialement favorable de l’armée ukrainienne et des séparatistes à l’initiative d’Antonio Guterres, les échanges de tirs continuent dans l’est du pays. En Libye, malgré des premiers signaux encourageants du général Haftar et du gouvernement de Tripoli, la violence a redoublé. L’Europe, qui avait poussé pour un cessez-le-feu en début d’année, est accaparée par la pandémie. Depuis un autre point chaud de la planète, le dictateur nord-coréen Kim Jong-un a procédé à plusieurs tirs de missiles balistiques, comme aux pires heures de la tension avec son voisin sud-coréen et les Etats-Unis. Les combats se poursuivent aussi en Afghanistan, malgré les appels à un cessez-le-feu.

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«Il ne faut pas croire que des groupes armés, avec un passif de violations du droit humanitaire, sont d’un coup devenus des pacifistes, tempère Richard Gowan, représentant auprès de l’ONU de l’ONG International Crisis Group. Mais certains groupes se soucient réellement de la pandémie et veulent garantir que l’aide puisse arriver dans les zones qu’ils contrôlent. C’est le cas de l’Armée de libération nationale (ELN) [la dernière guérilla active en Colombie, ndlr] et la branche armée du Parti communiste philippin».

Le test du Yémen

Mais ces deux mouvements armés restent périphériques. Aussi, l’ONU tente de relancer le processus de paix au Yémen. Le pays le plus pauvre de la péninsule arabique est le théâtre de la pire crise humanitaire au monde. Après plus de cinq ans de guerre, le système de santé s’est effondré. La déclaration d’un premier cas de coronavirus il y a dix jours «rend encore plus impératif l’arrêt immédiat des combats», plaide l’émissaire de l’ONU Martin Griffiths. Devant le Conseil de sécurité jeudi, le Britannique a fait état de «très bons progrès» dans les discussions vers un cessez-le-feu dans tout le pays.

La coalition menée par l’Arabie saoudite a annoncé une trêve. Cinq ans après son intervention contre les rebelles houthis, proches de leur ennemi mortel iranien, l’Arabie saoudite cherche manifestement une porte de sortie honorable. La pandémie de Covid-19 sera-t-elle cette occasion? Pour l’instant, les frappes saoudiennes continuent. En face, les Houthis gagnent du terrain et ne semblent pas encore prêts à s’arrêter.

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En Syrie, autre interminable guerre, les combats ont baissé d’intensité, notamment autour d’Idlib, le dernier bastion qui échappe à l’armée de Bachar el-Assad. Dans le nord-est du pays, les forces kurdes ont annoncé un cessez-le-feu unilatéral. «Il semble respecté mais nous sommes loin d’une trêve dans toute la Syrie», relève Richard Gowan.

Au tour du Conseil de sécurité

Pour concrétiser ces espoirs, il faudrait augmenter la pression sur les différents belligérants. Et les regards se tournent vers le Conseil de sécurité de l’ONU, où siègent les plus grandes puissances avec un droit de veto. Depuis des années, la seule instance internationale dotée d’un pouvoir de sanctions est paralysée sur tous les conflits menaçant la paix et la sécurité internationale. Le Conseil de sécurité n’a pas pu s’entendre sur la moindre résolution sur la pandémie de Covid-19 qui met la planète sens dessus dessous.

«Mais, même à New York, les choses semblent bouger. Un projet de résolution française reprenant au bond l’appel à un cessez-le-feu global a de bonnes chances d’être adopté ces prochaines semaines», espère Richard Gowan. Tout peut encore dérailler, par exemple, si les Etats-Unis insistent pour faire mention d’un «virus chinois» ou sur la question des sanctions internationales, qui entravent l’acheminement d’aide contre la pandémie, selon les Russes, eux-mêmes visés par des sanctions depuis l’annexion de la Crimée.

«L’avantage de cet appel au cessez-le-feu est qu’il est limité», avance Richard Gowan. Le plus petit dénominateur commun entre les grandes puissances, qui, depuis le début de la pandémie, présentent un front très désuni face au virus.