La fracture qui divise aujourd'hui la Thaïlande ne disparaîtra pas avec la démission du gouvernement demandée par les protestataires qui bloquent les aéroports de Bangkok. Car la division du pays entre adversaires de l'ancien premier ministre et milliardaire Thaksin Shinawatra - accusé de tirer les ficelles de l'administration aujourd'hui dirigée par son beau-frère Somchai Wongsawat - n'est plus seulement un fossé entre l'élite urbaine de la capitale et les masses populaires. Elle est une blessure qui s'infecte partout.

L'armée thaïlandaise - dont l'état-major ne cesse de répéter qu'elle ne prendra pas le pouvoir tout en appelant le chef du gouvernement à démissionner - mais aussi la police, la bureaucratie, les milieux économiques et même la classe moyenne sont aujourd'hui divisés. Or une telle fracture politique n'est pas supportable dans ce pays d'Asie du Sud-Est aux institutions démocratiques friables. Emaillée de putschs militaires et d'au moins trois répressions violentes (1973, 1976, 1992), la démocratie thaïlandaise reste trop peu enracinée pour tenir dans un pareil tumulte. D'autant que la crise économique menace.

Imposer une sortie de crise

La Thaïlande, modèle historique de compromis manque de ressources pour surmonter cette radicalisation. La seule solution est d'imposer aux deux camps aujourd'hui opposés une sortie de crise qui leur permette de sauver la face.

Or la semaine qui s'ouvre est cruciale. Le 5 décembre, le roi Bhumibol, né en 1927, fêtera ses 81 ans. Son anniversaire, fête nationale, sera un moment unique pour une initiative du monarque constitutionnel, fort d'une influence inégalée. Comment? Toute la question est là, dans un pays où aucun leader ne peut rivaliser avec le charisme et la popularité de l'exilé Thaksin Shinawatra, condamné et recherché par la justice thaïlandaise.

D'où une seule sortie de crise possible: la constitution d'un gouvernement d'unité nationale appuyé sur un calendrier électoral prévoyant de nouvelles législatives. Un cabinet idéalement dirigé par un homme ou une femme issue des rangs de la société civile, des affaires ou des cénacles internationaux. On pense bien sûr à l'ancien vice-premier ministre Supachai Panitchpakdi, basé à Genève à la tête de la Cnuced. Mais au vu du passif de ce dernier, responsable d'un parti démocrate aujourd'hui aux abois, mieux vaudrait sans doute un dirigeant économique. La Thaïlande, où opèrent plusieurs grands conglomérats, dispose de ce genre de personnalités que le clanisme récurrent, les achats de vote et la corruption empêchent d'émerger.

Le deuxième pilier de cette unité retrouvée doit être la justice. Ce qui pose la question du fugitif Thaksin Shinawatra. Coupable de fraude fiscale massive, celui-ci doit payer et accepter une mise entre parenthèses politique. Mais l'idée d'une peine de prison ferme devrait sans doute être abandonnée. Une négociation s'impose.

Troisième volet: l'importance d'une future surveillance électorale, afin de garantir à chaque clan la tranquillité des urnes. L'Union européenne, mais aussi l'Asean et bien sûr les Etats-Unis peuvent être appelés à la rescousse. Tant pis si l'élite thaïlandaise le vit mal pour sa fierté nationale. Peut-être est-ce le prix à payer pour rassurer une population de plus en plus défiante envers ses institutions.

Dernier acteur enfin: le souverain lui-même. Protégée par un crime de lèse-majesté utilisé de longue date à des fins politiques, la monarchie constitutionnelle thaïlandaise engendre une angoisse liée à l'extrême popularité du monarque actuel, et aux incertitudes qui pèsent sur sa succession.. L'on entend aujourd'hui à Bangkok, dans la rue, quantité de Thaïlandais s'indigner parce que le populiste et richissime Thaksin Shinawatra «cherche à être roi». La meilleure manière de couper court à ces empoisonnantes rumeurs est de les rassurer sur l'avenir d'un système et d'une dynastie qu'ils chérissent.