Salomon Lévy est un homme d’habitudes. A 68 ans passés, il ne raterait pour rien au monde sa visite quotidienne au souk de Netanya, une station balnéaire située au nord de Tel-Aviv. Là, il rencontre des poissonniers et des légumiers originaires de Libye, comme lui. Autour d’une théière et de biscuits secs, ils discutent de leur passé commun et de l’avenir du pays qu’ils ont abandonné, il y a plus de cinquante ans pour certains. «Depuis que je me suis installé en Israël, j’ai toujours rêvé de retourner en Libye pour revoir ce que j’y ai laissé», lâche Lévy en torturant une cigarette éteinte. «Si Dieu me prête vie, j’aurai peut-être bientôt cette chance.»

Entre la création d’Israël (1948) et le début des années 1970, les 40 000 membres de la communauté juive de Libye ont quitté ce pays contraints et forcés. Ils se retrouvent depuis lors dans les ­mêmes synagogues et ne cachent pas qu’ils prient «pour la chute du petit Hitler de Tripoli».

A Netanya, les ex-Libyens suivent heure par heure l’évolution de la situation dans leur pays d’origine. «Là-bas, nous avons abandonné nos biens, et notre argent», affirme Marcel B. «Nous n’espérons évidemment pas retrouver grand-chose mais, si les successeurs de Kadhafi pouvaient adopter une attitude différente à l’égard d’Israël et – qui sait?- suivre l’Egypte et la Jordanie sur le chemin de la paix, nous serions comblés.»

Le buzz de «Zanga Zanga»

Chez Guetta, l’un des restaurants tripolitains de Tel-Aviv, les ex-Libyens se réunissent en tout cas souvent depuis quelques jours. Pour y ressasser leurs souvenirs mais surtout pour maudire le dictateur. «Après son coup d’Etat de 1969, ce fou a nationalisé tous les biens juifs et fait utiliser nos pierres tombales pour construire des routes. Pourquoi le monde s’est-il tu?» fulmine Roberto, un ancien chanteur de bal nostalgique de sa jeunesse insouciante.

D’origine tuniso-libyenne, le chanteur Noï Allouche vient de réaliser un buzz sur YouTube avec une chanson intitulée «Zanga Zanga», une expression utilisée par Mouammar Kadhafi durant l’un de ses derniers discours télévisés. Pour l’heure, son clip a été vu plus de 400 000 fois sur le site de partage de vidéos, et plusieurs Libyens lui ont écrit en promettant que «Zanga zanga» deviendrait «l’hymne de la révolution lorsque le tyran aura été éliminé».

Torturé pendant cinq mois

En 2009, grâce à des intermédiaires, les ex-Libyens d’Israël ont approché le colonel afin d’obtenir l’autorisation de se rendre à Tripoli. Ils ont failli réussir, mais Mouammar Kadhafi a changé d’avis en dernière minute. Depuis lors, ils tentent pourtant de dresser à distance un inventaire de leurs biens spoliés. En février 2010, Rafaël Hadad, un Israélien d’origine tunisienne, a ainsi été envoyé en mission en Libye pour y effectuer des repérages photographiques. Arrêté par les Moukhabarat (services de sécurité) et torturé durant cinq mois, l’étrange touriste a été libéré le 9 août 2010 à la suite de négociations secrètes indirectes entre Jérusalem et Tripoli. Il ne s’est toujours pas remis de son aventure.